Reportage

Entre survie et sacrifice : Retour sur la soirée où Amenra a présenté Mass VI

Bruxelles (Ancienne Belgique), le 31-10-2017

Lundi 6 novembre 2017

Nous sommes lundi. Alors que quatre jours nous séparent maintenant de le release party du Mass VI d’Amenra, le goût du sang et les relents de gueule de bois semble peu à peu s’estomper. Si à chaud les mots manquaient pour décrire ce qui s’est passé ce soir à l’Ancienne Belgique, les participants à ce concert hors du commun commencent à pouvoir expliquer leur ressenti et leurs impressions.

Tous ceux qui ont déjà vu Amenra sur scène peuvent en témoigner : les prestations du groupe sont toujours chargées d’une intensité palpable, qui se propage des membres du groupes jusqu’à ceux du public. Une atmosphère pesante, parfois dérangeante, parfois salvatrice.

Nul doute que ce mercredi 31 octobre, le groupe est parvenu à monter de plusieurs degrés la puissance de leur prestation. En guise de reportage, il nous semblait plus opportun de rassembler les témoignages de plusieurs personnes qui ont vécu cette soirée, chacune à sa manière. Car la musique d’Amenra, amenée à la vie tel que ce soir, entre dans nos entrailles et nous oblige à faire face à certaines de nos douleurs les plus profondes. Dès lors, le ressenti et les sensations vécues seront différentes d’une personne à l’autre. Et pourtant, les mêmes mots ressortent discussion après discussion, rencontre après rencontre.



Avant le concert

Michaël Van Looy nous explique son arrivée à l’Ancienne Belgique ce soir :

« Tout le monde le sait, le monde d'Amenra ne se limite pas à son univers musical mais s'étend bien au-delà. Le tout n'est pas d'avoir le privilège d'assister à un de leur concert mais de ramener une partie de cet univers chez soi. Une édition super limitée (300 exemplaires) de MASS VI en vinyle avait été spécialement conçue pour cet évènement et, au vu de l'énorme file à l'entrée de l'AB, ma première crainte fut de ne pas faire partie de ces 300 privilégiés. J'ai donc foncé sur le merchandising ... et j'étais loin d'être le seul.

Mon sésame obtenu (et bien rangé dans le casier), j'ai pu prendre le temps de m'imprégner du noir univers Amenra en arpentant leur expo... passage obligé afin de préparer son esprit pour la suite. »


En effet, tout comme pour la sortie de Mass V au même endroit cinq ans plus tôt, le groupe encadre son release show d’une exposition dévoilant l’univers visuel qu’il affectionne depuis plusieurs années.

Les premières notes

David, mieux connu dans la sphère metal sous le nom de Moudvo, décrit les premières minutes de ce qui constituera pour certains le concert de l’année :

« A partir du moment où les lumières se sont éteintes, un silence presque religieux s'est installé.
Je n'ai jamais vu autant de personnes se taire aussi vite.
C'était le debut de quelque chose qui allait nous marquer.

Un show d'une heure trente, puissant, intense, rien n'a été laissé au hasard. Un jeu de light assez sobre mais extrêmement efficace, la video, presque hypnotique, collait très bien avec l'ambiance de la soirée. Une énergie et une performance a couper le souffle.

Dès les premieres notes, les cris de douleur de Colin t'emportent dans son monde, un monde de tristesse, de haine et de mélancolie le tout en même temps. Il vient te chercher au plus profond de toi et tout ce que tu peux ressentir resort morceau après morceau. »




De son côté, Michaël, avec son précieux coffret toujours à l’abri dans les casier du sous-sol, est maintenant face au groupe… et c’est loin d’être la première fois :

« Suivant Amenra depuis quelques années déjà, j'ai pu voir l'évolution des shows et du public devenu de plus en plus nombreux. Mais, si ce dernier évolue physiquement, une chose reste immuable : le respect pour l'artiste. En effet, le silence de mort à l'entrée du groupe sur la scène m'a fait presque frissonner et témoigne d'un respect unanime envers les artistes et l'oeuvre qu'ils vont accomplir. »

Dans le vif du sujet

Au fil des morceaux l’intensité s’intensifie. Michael poursuit :

« Je n'ai jamais eu beaucoup de mots pour décrire un concert d'Amenra que je qualifie plus comme une expérience humaine qu'un show divertissant tant la charge émotionnelle que dégage le groupe en live est puissante. Chaque moment du concert était finement choisi et jouait avec nos émotions. »

Effectivement, on est loin du divertissement tel qu’on l’entend en général. D’ailleurs, si les avis rassemblés convergent tous vers une expérience forte, puissante, je n’ai entendu personne évoquer avoir passé un bon moment. Et du côté de la scène, le concept de « plaisir » n’est guère plus présent comme me l’explique le chanteur du groupe, Colin Van Eeckhout :

« Je n’ai pas apprécié le concert. Je n’apprécie jamais les concerts. Et le pire, ce sont les concerts spéciaux. »

Mais alors, quel est le but de tout ceci ?

« L’accomplissement. L’idée que j’ai fait quelque chose de bien. J’ai fait ce que je suis censé faire ici sur terre. »

L’apothéose

Ce sera sans doute le moment que beaucoup retiendront de cette soirée. Après plus de cinquante minutes de concert pendant lesquelles le groupe est parvenu à faire grimper l’intensité jusqu’à ce qu’on pensait être son paroxysme, le groupe clôture le classique Am Kreuz. Et au lieu d’enchaîner avec le morceau suivant, deux personnes montent sur scène et se dirigent vers Colin.

Les deux personnes, ce sont Martine (du collectif Pink Flamingo Fly de Bruxelles) et Chandler Barnes (du Superfly Suspension Crew de Berlin) qui viennent préparer Colin pour une performance.

« Un moment intense, un peu hors du temps ou personne n'a dit un mot dans la foule presque comme un cérémonial. » explique Moudvo.



Pendant de longues minutes, Martine et Chandler plantent dans le dos, les bras et le torse de Colin… quatorze crochets. Alors ça y est, 8 ans après ce mémorable concert à Courtrai à la fin duquel il est apparu suspendu à plusieurs mètres du sol en fond de scène à des crochets similaires, on remet ça ce soir ? C’est ce que tout le monde imagine. Mais une fois le dernier crochet placé, on comprend. Martine et Chandler accrochent au premier crochet une pierre de la taille d’un poing. Puis une deuxième. Une troisième. Une fois la quatorzième pierre en place, Colin, dans une concentration extrême, laisse s’éloigner les deux personnes avec plusieurs kilos de pierres pendus à son corps. D’abord au sol, il finit par se lever et opérer ses mouvements si caractéristiques. Chacun d’entre eux fait virevolter les pierres qui tendent la peau jusqu’à la faire saigner.

Je m’intéresse auprès de Martine sur les préparations qui entourent une telle performance :

« La préparation consiste en une rencontre préalable, longue parfois. Nous commençons a envisager la réalisation, ses plus et ses contres, sa faisabilité technique, ses aléas possibles, son sens... Le but recherché parfois aussi, mais ça regarde celui sur qui nous allons poser ces crochets. » 

Et elle poursuit en m'explique de manière plus concrète :

« Nous avons passé la journée de mercredi avec lui, en repérage visuel et émotionnel. Les règles de sécurité pour ne pas contaminer les espaces (sang en particulier) lui ont été répétées (ne plus rien toucher sauf indispensable comme son micro ...). Contaminer le moins possible dans ces espaces et dans ce moment est difficile mais nous devons impérativement y veiller »

Mais ce n’est pas vraiment une suspension dans ce cas-ci n’est-ce pas ?

« En effet ce n'est pas une suspension, ce sont les cailloux qui sont suspendus, ça s'apparente plus à un pooling, ce qui ne rend pas la chose moins douloureuse, au contraire. Nous sommes des professionnels mais nous sommes aussi des humains très sensibles. C'est ce qui rend cette pratique possible aussi. Nous savons ce que nous infligeons, nous le faisons avec une tendresse extrême (dans ce cas ci en tout cas). »

Je reviens vers Colin Van Eeckhout avec qui j’avais déjà discuté de ces prestations sur scène… car au moment de Mass V, il me disait que c’était terminé et qu’il n’en ferait plus.

« … C’est exactement ce que je pense maintenant » précise-t-il. « Le premier rituel (l’ascension) m’a tiré vers le haut, celui-ci m’a tiré vers le bas. M’a gardé sur terre. »

Mais tu as l’impression d’avoir fait quelque chose de bien ? Car je ne ressens pas beaucoup de satisfaction dans tes mots…

« Je suis persuadé d’avoir fait quelque chose de bien. J’ai matérialisé la douleur de nombreuses personnes, l’ai rendue réelle. Et leur ai permis de voir qu’un simple être humain peut surmonter tout ça… j’ai reçu énormément de témoignages très personnels ces derniers jours. Nous sommes fiers de ce que nous faisons… mais le stress, la tension et les attentes qui entourent l’un de ces concerts, ça n’en fait pas un évènement amusant pour nous. »

Et métaphoriquement, tu ressens toujours ces poids aujourd'hui ?

« Nous portons tous des poids jour après jour. Et si tu ne les sens pas aujourd’hui, tu les sentiras plus tard. »



Une dernière danse

« Climax atteint? Non, déjà chargé au maximum d'émotions, le groupe nous a achevés avec une interprétation déjà d’anthologie du titre ''A Solitary Reign''. Si Mass VI est un chef d’œuvre par son album, son live est ... je l'ai dit plus haut, je n'ai plus de mots…. »

Michaël n’a plus de mots selon lui mais évoque l’impression d’avoir été achevé. Littéralement, la fin de ce concert lui a ôté ce qui lui restait de vie.

« Le concert se termine, les dernières notes résonnent, la foule qui avait été si calme et respectueuse, d'un coup se déchaîne a coups d'applaudissements de cris, de sifflements, je sors de la salle, je me sens vidé, vivant mais je ne m'en suis pas sorti indemne. Ce concert et toute l’énergie qui s'y trouvaient m'ont touché au plus profond de moi. »

Moudvo, lui, souligne le fait d’être toujours vivant.

Après avoir lu sur les réseaux sociaux la réaction de mon camarade Manu, qui résumait la soirée par un simple « Alive », celui-ci revient plus en profondeur sur cette soirée :

« Bien plus qu'un concert... un vrai rituel.

Une grande messe, images, son, lumières et performances mêlées pour créer quelque chose d'iconique et de transcendantal.

Il est difficile de faire un compte rendu de cet événement tant il n'y avait aucun hasard, tout avait été pensé, édifié et sacralisé.

Une vrai communion entre un groupe, son univers et le public qui faisait finalement aussi partie d'un tout.

Des silences les plus profonds à ces énergies que sont rage, tristesse, mélancolie et conscience...
Un instant d'émotion hors du temps et de l'espace quelque part dans les entrailles du groupe, donnant jusqu'au sang. »


Comme je l’évoquais au début de l’article, les mêmes mots et concepts reviennent encore et encore : le temps qui semble s’être arrêté, une expérience si intense qu’on en arrive à devoir préciser qu’on en est ressortis vivants à la fin du concert.

Par chance, cette soirée a été intégralement captée et diffusée en direct pour consoler les absents (ou intensifier leur frustration) et peut être vécue une nouvelle fois ici :




Tracklisting

- Children Of The Eye
- Razoreater
- Thurifer.Et
- Boden
- Plus Près De Toi
- Am Kreuz
- Terziele
- Nowena / 9.10
- Diaken
- A Solitary Reign



Lorsque j’ai demandé la participation des différentes personnes pour l’écriture de cet article, le style rédactionnel s’est montré très orienté vers la poésie et l’esthétique. Comme si ce concert méritait une attention particulière dans le choix des mots. C’est donc par ce texte de Grégoire Fray que je le clôturerai :

« Bruxelles qui se pare de son manteau automnal
Une soirée attendue depuis des semaines
La file des visages, tantôt excités, tantôt déjà silencieux
Des ami.e.s, avec qui on est heureux de partager ce moment
Des ombres inattendues.
Une table de merchandising infinie
Une communauté qui se resserre
L'attente, pris dans une mélopée venue des abysses.
L'obscurité, puis la foudre, tellurique.
Une communauté qui se libère
Le son m'impressionne, me fait vibrer
Pourtant quelque chose me retient.
Le sol est loin sous mes pieds. 
Il y a cette distance entre mon corps et mon esprit.
La scénographie est, sans surprises, incantatoire
Je sors plusieurs fois pour reprendre mon souffle.
J'aurais voulu être plus près de toi.
Je replonge quand résonne ''AM KREUZ'' qui me ramène 10 ans en arrière
Douce nostalgie quand Amenra soignait mes peines.
Ce soir, elle se sont ré-ouvertes
Je lègue mes derniers soupirs, solitaires, à leur reigne
Et je m'évapore dans la nuit, sans me retourner. »



Photos d’illustrations intégralement issues de la vidéo transmise sur Youtube par l’Ancienne Belgique.

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AUTEUR : Erik
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Rescapé de la scène hardcore underground de la fin des années 90, Erik a lancé Shoot Me Again en 2004 avec Julien, un autre gamin hyperactif de l'époque. Ecumant à eux deux les salles les plus improbables lors du lancement de ce webzine, ils se sont rapidement entourés d'autres camarades de jeu pour renforcer l'équipe. Aujourd'hui concentr...
Rescapé de la scène hardcore underground de la fin des années 90, Erik a lancé Shoot Me Again en 2004 avec Julien, un autre gamin hyperactif de l'époque. Ecumant à eux deux les salles les plus improbables lors du lancement de ce webzine, ils se sont rapidement entourés d'autres camarades de jeu pour renforcer l'équipe. Aujourd'hui concentré sur le développement du site, il est moins présent sur le front. ...
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