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Joue dans l’ombre ou crève

Mercredi 20 janvier 2021

Vous ne vous êtes jamais demandé·es qui étaient les musiciennes et musiciens dont vous écoutez la musique ? Quelle était leur vie ? Leur situation ? S’ils·elles étaient libres artistiquement de créer et diffuser la musique qui les inspire ? Je me suis posée cette question. Certain·es morflent quand même grave. Alors, je ne parle pas ici des stickers « Parental Advisory Explicit Lyrics » et ce genre de choses, qui informent les pauvres parents d’ado égarés du contenu sexuel, violent, occulte, etc. de certains albums (Judas Priest, AC/DC, Twisted Sister, Black Sabbath, etc.). Non, je parle des musicien·nes dont la tête est mise à prix car la musique qu’il·elles diffusent est contraire aux lois de leur pays.
AlNamrood
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en Arabie Saoudite, Arsames et From the Vastland en Iran, Znous et Persona en Tunisie, Buddha Beat en Malaisie, Kimaera au Liban, etc.



Crédit photo: Jennifer Moo - (CC BY-ND 2.0)

Pour rappel, l’article 19 du Pacte International relatif aux droits civils et politiques dit ceci: « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions. Toute personne a droit à la liberté d’expression ; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix. »

Le cas AlNamrood
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: taire son activité musicale même à sa famille


Mephisto vit en Arabie Saoudite avec les deux autres musiciens qui composent AlNamrood
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son groupe de black metal. Il revendique sa passion, sa liberté d’expression et l’illégalité du blasphème.
Concrètement, le groupe se voit dans un endroit isolé, insonorisé et loin du public. De l’extérieur, cet endroit ressemble à n’importe quelle autre maison. « Nous pouvons y jouer en toute sécurité, m’explique Mephisto. Bien sûr, nous ne jouons pas à l’extérieur de notre maison.

« Les gens ne sont pas au courant de notre activité musicale, même pas nos familles. Si cela se sait, nous pourrions passer de la prison à la peine de mort en fonction des accusations portées. »

L’apostasie est généralement passible de la peine de mort. Toutefois, ces peines prennent du temps à entrer en vigueur, habituellement le tribunal donne du temps à l’accusé pour manifester des remords et retourner à la religion. Mais nous serions toujours emprisonnés. »
Le groupe reste en Arabie Saoudite. Mephisto me parle du système d’immigration et du statut de réfugié qui ne lui conviennent pas. Surveillance du gouvernement d’accueil, pas de vie privée et de maigres chances de s’intégrer dans la société. Il m’explique également qu’il est toujours possible de se faire assassiner par son propre État, comme le journaliste Jamal Khashoggi assassiné, en 2018, à Istanbul. Mephisto termine en disant : « Après avoir fait le calcul, notre mode de vie n’est sécurisé nulle part. Où que nous allions, nous serons la cible des porcs, des islamistes radicaux ou de la droite radicale qui pensent que nous sommes là pour voler leur vie et changer l’héritage de leur pays. »


Crédit photo : AlNamrood

Shahid du label canadien Shaytan Productions qui s’occupe d’AlNamrood
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a hésité avant d’accepter de travailler avec le groupe. « D’après ce que j’ai compris avant de les signer, explique-t-il, ils ne figuraient pas sur la liste des amis du gouvernement. Ils craignaient d’être traqués par le gouvernement et donc ma promotion de leurs œuvres et de leurs idées ferait aussi de moi une cible. » Shahid ajoute qu’il ne peut pas les promouvoir comme les autres groupes dont il s’occupe. Les musiciens d’AlNamrood
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ont par exemple refusé plusieurs fois de participer à des émissions en direct à la télévision ou à la radio. On parle d’eux dans de nombreux magazines et grands médias d’information mais ils ont toujours refusé d’y aller en personne.

Certains restent au pays

Au Liban, le metal n’est pas toléré par tout le monde non plus. Jean-Pierre Haddad de Kimaera me raconte une anecdote vécue dernièrement à propos de leur single « Ya Beirut ». « Il s’agit d’une reprise d’une chanson libanaise traditionnelle et nationale très célèbre, poursuit Jean-Pierre. C’est notre propre hommage à notre capitale Beyrouth. La chanson est devenue virale à la télé. Les compositeurs originaux ont décidé de l’enlever et ont menacé de porter plainte juste à cause de notre style musical. »
Jean-Pierre ajoute que musique est une langue internationale, la seule qui rassemble vraiment les gens, peu importe leurs différences. Elle, comme toute forme de cultures joue un rôle important dans la société, en améliorant la qualité de vie, favorisant la tolérance, l’apprentissage et le bien-être des individus et des communautés. Il explique encore : « La liberté d’expression vous aide à façonner vos idées, vos sentiments et vos croyances.

« Donc, si vous ne pouvez pas jouir de cette liberté, votre art, avec tout ce qu’il représente, est inutile. »

Il s’agit donc d’une valeur fondamentale pour les musiciens et les artistes. Sans elle, nous n’avons rien à offrir. »

Cole Yew est musicien (Buddha Beat) et propriétaire d’une salle de concerts en Malaisie, le Soundmaker. « Jusqu’à maintenant, nous sommes libres de jouer et de faire jouer des groupes en sécurité », dit-il. Cole m’explique que la liberté d’expression s’est améliorée en Malaisie depuis 2018 mais le pays a récemment (re)plongé dans une crise démocratique. Le gouvernement en place pourrait (re)mettre en œuvre le contrôle des médias ainsi que la validation des paroles des chansons ou des données personnelles des musiciens avant un événement musical.
Cole m’explique aussi qu’il existe une communauté musicale forte qui prône les libertés, le soutien, le partage. « Comme toujours, dit-il encore, les jeunes trouvent de l’inspiration dans la musique pour exprimer leurs idées et sentiments et finalement ils forment une communauté de sous-culture et font avancer le développement des arts et de la culture. J’aime mon pays, la culture, les gens. Seule une très bonne occasion de gagner une plus grande liberté et la certitude de pouvoir vivre heureux, pourrait peut-être me faire quitter mon pays. »

D’autres quittent le pays

Ali Madatshahi a formé Arsames en 2002, dans son pays, l’Iran, où la musique metal est interdite. La plupart des gens pensent que ce genre de musique est satanique. « Je me suis dit que je devais faire quelque chose », me dit Ali. Le groupe a fui l’Iran, après avoir été condamnés à la prison. Les membres du groupe sont actuellement en Turquie en attente d’obtenir de l’aide pour aller dans un pays où ils pourront exercer librement la musique metal. « Je me sens comme un musicien qui a vécu dans le chaos, dans l’interdit, poursuit Ali. C’est comme si ta langue est liée pendant de nombreuses années et que soudainement tu es capable de parler.

« Vivre dans un pays libre va nous aider à construire tout ce que nous avons perdu. Nous voulons faire de la musique, nous voulons montrer la passion perse dans la musique metal. »

Nous espérons que les fans du monde entier vont apprécier ce que nous allons faire pour eux ! »


Crédit photo : From the Vastland

Sina Winter du groupe de black metal From the Vastland a quitté l’Iran pour la Norvège.
« Je vis toujours en Norvège, explique Sina. Longue histoire, mais pour faire court, je dirais que j’ai dû quitter mon pays parce que la situation pour moi en tant que musicien de black metal devenait effrayante. Je recevais des menaces depuis longtemps et elles devenaient de plus en plus sérieuses. Tu sais, même pendant cette période incertaine et instable, je n’ai jamais pensé à arrêter de faire de la musique. La musique c’est ma vie, c’est ce qui me fait continuer et le black metal est bien plus que de la musique pour moi. »
Sina est bien conscient qu’il y aura toujours des gens qui n’aimeront pas ce que d’autres font, surtout dans la musique metal, à cause de croyances religieuses, politiques ou autre. Qu’il y aura toujours des gens pour essayer de limiter la liberté des autres. « Surtout ceux qui sont en quelque sorte au pouvoir, poursuit-il, ils essaient au minimum de vous décevoir et de vous faire abandonner.

« Donc, je pense que c’est le travail des artistes de défendre et de garder leur liberté, bien sûr avec le soutien des fans et d’autres personnes, ce qui est vraiment important. »


Halima et Hamma font partie du groupe de hardcore/punk Znous. Eux-aussi sont anonymes, en Tunisie, pour les mêmes raisons liées à la censure et à la liberté d’expression. Le groupe ne donne évidemment pas de concerts. Ils dépendent complétement du monde digital pour la diffusion de leur musique, pour les rétributions financières et pour la communication avec les fans. « Nos propres fans jouent un énorme rôle en nous motivant par leur soutien physique et moral, ajoutent Halima et Hamma. Nous nous attendons à être censurés en raison de la nature de notre musique et de notre message. Le seul espoir et la seule façon de réaliser un pas révolutionnaire c’est par la culture. Dans le contexte tunisien, la liberté d’expression est très sélective. Le modèle tunisien a été présenté au monde comme un grand succès démocratique avec toutes ces conneries de printemps arabe. C’est très loin de cela. Le peuple tunisien est pris en otage par l’état policier, les hommes d’affaires corrompus. Les gens sont encore persécutés et opprimés pour avoir exprimé leurs opinions. »



Crédit photo : Pascal Röttger

Jelena Dobric est la chanteuse du groupe de metal Persona formé en Tunisie. « Nous avons senti que nous avions réalisé tout ce que nous pouvions en Tunisie et qu’il était difficile d’obtenir plus de visibilité et d’atteindre un niveau plus professionnel, explique Jelena. Il n’y a pas de producteur de metal, en Tunisie, par exemple. Maintenant, nous sommes basés en Allemagne. »
Jelena m’explique encore qu’elle aimerait que la société, dans ces régions du monde, évolue suffisamment pour cesser d’être si rigide. Elle rêve d’une société qui ne se sente plus menacée par des choses qui ne sont pas dans ses habitudes.
« Chaque morceau de musique ou d’art, en général, poursuit Jelena, transmet des messages universels qui vont bien au-delà de toute religion, race, ou même âge. L’art est la forme d’expression la plus puissante de l’humanité. Je crois vraiment qu’elle a le pouvoir de changer la façon dont les gens pensent, de les rendre plus ouverts, compréhensifs et tolérants. »

Des concerts avec risque d’attentat

Travis Beard est un Australien qui a passé sept ans en Afghanistan.
Il est l’organisateur du Sound Central Festival qui a eu lieu en 2011, 2012 et 2013 en Afghanistan. Il a également réalisé un documentaire intitulé « Rockabul » sur plusieurs jeunes musiciens qui formaient le groupe de metal District Unknow, complétement dissout à l’heure actuelle. Travis m’explique que les talibans ne tolèrent la musique que lors de l’appel à la prière et la récitation du coran. La liberté d’expression est inexistante. C’est donc très compliqué de devenir musicien. « Des musiciens sont insultés dans la rue parce qu’ils ont les cheveux longs, poursuit Travis. Il n’y a aucun endroit prévu pour faire de la musique. Mais les Afghans ont été exposés à la musique alternative. Tout a commencé dans des petits concerts où les expatriés allaient se réunir. L’Internet est libre. Spotify et You Tube sont open.»
Pour donner une chance à ces jeunes, à l’art et à la culture, Travis a mis un local de repet et un studio à leur disposition.


Crédit photo : Ellie Kealey

Pour en revenir au festival Sound Central, Travis m’explique ceci : « Le but du festival était de partager la musique et de permettre aux musiciens de monter sur scène. Le festival s’est développé sur 3 ans. Au final, c’était devenu en véritable festival d’art. Beaucoup de jeunes venaient du Pakistan de l’Asie centrale, d’Europe, des Etats-Unis et tout ce public pouvait être une cible d’attentat. C’était un risque. En Afghanistan, la peur d’une mort soudaine est toujours présente.

« Pour la dernière édition, en 2013, la menace d’un attentat était encore plus réelle sur les organisateurs, les groupes, le public. Cela n’a plus été possible d’assurer la sécurité des gens. Il n’y a donc pas eu de quatrième édition. »

L’année suivante, un attentat a fait cinq morts sur le site du festival, lors d’une représentation artistique prônant la liberté. »
Travis ajoute qu’il y encore des musiciens en Afghanistan mais ils ne font pas de concert. Le pays est dans un vide artistique, les gens intelligents se taillent.

Des témoignages glaçants presque inimaginables qui mettent de la perspective à notre réalité. J’ai vraiment été très touchée et émue de recueillir ces confidences où transparaissent une motivation et une passion de feu, où la musique et la culture continuent à se développer dans les pénombres.
J’ai demandé à plusieurs de ces musicien·nes comment on pouvait les aider. La plupart m’ont répondu : faire la promo de leur groupe et acheter du merch. Rendez-vous compte, pour certain·es, cela permettra de changer les cordes de leur guitare ou de payer leur graphiste.
On sait ce qu’il nous reste à faire.


Pour voir le documentaire « Rockabul » : https://www.rockabul.com
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AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière ve...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en ju...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

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