Chronique

WEEZER
Pinkerton

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Geffen Records



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Samedi 13 novembre 2010

Pinkerton, c'est un album qui peut changer une vie. Dans l'histoire du rock dit alternatif, il y en a fort peu, mais Pinkerton est dedans à coup sûr. Très, très chargé émotionnellement, il n'aurait jamais du voir le jour sous cette forme : après le succès de leur très sympathique premier album, Weezer
Weezer


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, via son leader torturé Rivers Cuomo voulait que son successeur soit un opera rock dans l'espace, rien que ça, appelé Songs from the Black Hole. Pour diverses raisons bien résumées sur Wikipedia, l'album ne verra jamais le jour sous cette forme, mais Pinkerton naîtra de ses cendres.

Si l'on doit se hasarder à faire une comparaison, alors Pinkerton est similaire à In Utero. Dans les deux cas, ce sont des albums complexes, qui suivent des opus pop parfaits, qui ont connu un succès qui dépassa complètement l'homme derrière les chansons. Cobain a appelé Albini est s'est écorché vif, Cuomo a préféré produire lui-même, probablement parce que personne d'autre ne pouvait comprendre. Mais là où Cobain pouvait parfois donner l'impression de se complaire dans l'angoisse, devenant ainsi un symbole du mal-être du toute une génération, Cuomo, via son personnage, se rend juste détestable. Dès le début, sous une distortion justement très Albinienne, il expose son terrible ennui à l'idée de passer des soirées à coucher avec des groupies, alors que lui, il veut juste faire l'amour.

Ce Tired of Sex donne le ton : Cuomo ouvre son coeur via des paroles très franches et un cri primal qu'on retrouve assez souvent : Rivers chante avec ses tripes et hurle "I'm sorry" sous une basse vrombissante et un solo heavy metal. Getchoo enfonce le clou : "this is beginning to hurt / this is beginning to be serious". On ne va pas se marrer, ce n'est pas Buddy Holly, cette fois. Heureusement, Cuomo garde un terrible sens de la mélodie : malgré la tension palpable, il arrive à écrire un refrain très pop, sauf qu'au lieu d'être delivré entouré de sucre d'orge, on se le prend juste en pleine gueule, comme une brique lancée à bout portant. Il étale les trucs pas sympas qu'il a pu commettre en se posant en victime : "I can't believe what you've done to me", mais, dans un éclair de lucidité, il se prend un retour de manivelle : "What I did to them, you've done to me". Et tout ça est chanté avec des harmonies à la Beach Boys, directement suivies d'un solo maltraité par une bien grasse pédale de disto. This is beginning to hurt, en effet.

Et ça continue : un larsen, un cri, No Other One : "my girl is a liar". Rivers nous fournit le baton. Un peu comme le protagoniste de No One Else, de l'album précédent, celui-ci (le même? Cuomo?) a peur de rester seul, et malgré les différences entre sa copine et lui, il s'échine à penser, probablement psychotiquement, qu'ils ne peuvent pas se séparer. Ce qui pourrait être une chanson d'amour devient, dans l'atmosphère ambiante assez lourde, presque dangereuse et malsaine. Why Bother met le pied au plancher, mais conserve le même thème de rejet amoureux et d'indifférence. Mais Cuomo peut aller encore plus loin, bien plus loin : Across the Sea le voit raconter, sur un fond de piano et de guitare tout droit sortie des talons de Bilinda Butcher, ses impressions après avoir reçu une lettre d'une fan japonaise de 18 ans. Il se demande à quoi elle ressemble, il regrette qu'elle soit si loin, parce que, cette ingrate, elle est inaccessible. Il a envie de la toucher, mais il pense que ça serait "mal". Mais après avoir reniflé et léché la lettre et l'enveloppe, il s'imagine elle, en train de se toucher, probablement en costume d'écolière avec des chaussettes hautes et un sac à dos Hello Kitty. Pourquoi? La réponse est là, claire et évidente : "Momma it's all your fault". Un rêve de psy. Cuomo termine, comme l'autre anti-héros cité plus haut, par un rejet de la célébrité : il ne saurait pas survivre juste des lettres, rêves et cris de ses fans, il a besoin d'une main dans la sienne. Tous ceux qui, après ça, ont revendiqué l'étiquette emo ne sont jamais arrivés, musicalement et thématiquement, à une telle intensité.

Musicalement, la seconde partie de l'album ressemble un peu plus à l'album bleu, avec plus de mélodies et moins de "bruit", mais Pinkerton restera (sans doute à jamais) l'album le plus brut de Weezer, notamment grâce à une section rythmique fantastique, dont ce sera hélas la dernière apparition suite au départ du bassiste Matt Sharp. The Good Life commence avec quelques power chords sympas, et serait bien le seul morceau qui pourrait, jusqu'ici, passer à la radio. Ce qui peut facilement expliquer le flop commercial total que représenta Pinkerton. Maintenant, le narrateur conserve une typique misanthropie et un manque de confiance, mais au moins, il tente de voir le bon côté des choses, avec son intention de retourner à la "bonne vie". On le verra plus tard, cela va évidemment foirer.

El Scorcho voit notre héros tenter de se montrer sur son meilleur jour, mais il n'est pas certain que des références à Green Day
Green Day


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, Public Enemy
Public Enemy


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, des catcheurs ou Madame Butterfly va forcément convaincre la fille a moitié japonaise à qui il s'adresse (Cuomo finira par se marier avec une japonaise, d'ailleurs). Commercialement, ça ne pouvait pas marcher, mais le morceau reste excellent, avec une intro vaguement mexicanisante et un break très speed. Cepedant, réjouissons-nous : dans le morceau suivant, l'hyper catchy Pink Triangle, il a enfin trouvé la fille de ses rêves. Ouais, mais non : elle est lesbienne. Et là, notre sympathique protagoniste ne trouvera rien de mieux que simplement lui reprocher. Quand on vous disait qu'il fait tout pour se rendre détestable, le Rivers. Falling for You continue dans la même veine catchy mais intense, avec cette fois notre héros qui semble trouver l'amour, cette fois, c'est la bonne. Falling for You, avec ses allusions rock 'n roll est un des morceaux les plus accessibles (même si cela reste Pinkerton), et laisse présager une fin heureuse, tant pour le protagoniste que pour les auditeurs. Butterfly vient écraser tout espoir.

Le titre et l'ambiance initiale fait penser au Blackbird de Paul McCartney, en version névrosée. Sous un accompagnement acoustique misérable, Rivers Cuomo (parce que comme Flaubert et Madame Bovary, il est difficile d'imaginer que Pinkerton n'est pas au moins partiellement autobiographique) explique comment il a tout fait foirer, une fois de plus. Et conclut avec un terrible, terrible "I'm sorry" qui résonne bien longtemps après la fin de l'album. Rarement cent septante-quatre secondes de musique auront été si chargées d'émotion, si difficiles à réécouter après avoir suivi la trajectoire tragique du héros de Pinkerton.

Il viendra un moment où on pourra ridiculiser Weezer pour une grande partie de leur carrière post-Pinkerton. Il est même fort probable qu'on le fera lors de la chronique de leur troisième sortie de l'année, un album de raretés appelé Death to False Metal. Mais pas maintenant. Parce que maintenant, c'est juste le moment de célébrer un des albums le plus importants de l'histoire du "rock alternatif", et un coup d'oeil gênant et terriblement cruel sur l'homme derrière Weezer, le troublé, torturé, mais terriblement talentueux Rivers Cuomo. Qui n'atteindra plus jamais ce niveau, certes, mais lui, au moins l'aura atteint un jour.

La raison pour laquelle on reparle de Pinkerton, quatorze ans après sa sortie initiale, c'est bien sûr parce qu'il ressort en version deluxe, qui n'ajoute rien de moins que vingt-six morceaux à l'album d'origine. Beaucoup de matériel, donc, probablement trop : même si rien n'est à jeter, on aurait pu survivre sans quatre versions supplémentaires (live, acoustique, etc) de Pink Triangle et The Good Life et trois d'El Scorcho. On préférera accorder notre attention aux inédits et faces B, dont You Gave Your Love To Me Softly, sans doute le morceau le plus hard de Weezer, I Just Threw Out The Love Of My Dreams, extrait de Songs from the Black Hole chanté par Petra Haden (SFTBH devait avoir cinq vocalistes différents) ou Tragic Girl, que Cuomo a récemment comparé (un peu vite) au You Know I'm Right de Nirvana.

Beaucoup de matériel, donc, et un Songs from the Black Hole qui est maintenant quasi entièrement reconstitué, entre les compilations de démos Alone de Rivers Cuomo et cet album, mais rien d'absolument transcendant. Il reste que Pinkerton est un album indispensable pour comprendre l'évolution musicale de la seconde moitié des nineties, même (surtout?) pour ceux qui associent Weezer aux ritournelles sympas de l'album bleu ou aux trucs nettement plus pourris des récentes années. Il est probable que beaucoup de groupes que vous écoutez maintenant n'auraient jamais vu le jour si un nerd frustré binoclard n'avait pas décidé, plutôt que de se la jouer otaku, d'ouvrir son coeur et ses tripes devant nous.
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AUTEUR : Denis
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UPDATE : Merci de ne plus me proposer d'albums à écouter, je n'ai malheureusement plus assez de temps à consacrer à cela :( Le reste de la team saura certainement en faire meilleur usage... Je danse sur l'architecture depuis plus de dix ans, d'abord pour RifRaf en presse écrite, et puis pour quelques webzines, comme Pinkushion, Psychotonique et VisualMusic. J'écris des chroniques rock n roll et autres choses sur Un seul critère : il faut que j'ai envie d'écrire dessus, simplement. Ou encore : Twitter Facebook ...

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