Chronique

GNAW THEIR TONGUES
Hymns For The Broken, Swollen And Silent

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ConSouling Sounds

8 titres - 40min
Sorti le 09-12-2016


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Lundi 5 décembre 2016

La musique est un formidable pourvoyeur de la gamme infinie des sentiments humains. La joie, la colère, l'amour, la tristesse, la gloire, la honte ou le bonheur. Et la peur ? Essayons la peur. La musique qui « fait peur », on connaît. Quelques exemples vécus, parmi tant d'autres : lorsqu'à 12 ans, on entend l'intro de Still Life sur Piece Of Mind, on fait quelques cauchemars ; lorsqu'à 14, on écoute Beast (Seven Bastard Suck) de Virgin Prunes, on dort toutes lampes allumées durant plusieurs nuits. Lorsqu'enfin, en 1991, Morbid Angel balance l'intro de l'album Blessed Are The Sick sur lequel figure aussi Doomsday Celebration le bien nommé, on apprend à vivre définitivement avec ses insomnies... Puis l'on prend de l'âge et les références changent. Le monde musical aussi.
Oui, la musique peut « faire peur ». Il faut simplement replacer les événements cités plus haut dans leur contexte ; Iron Maiden en 1983, « faisait vraiment peur », parcequ'il n'y avait rien de comparable ailleurs. Parce que ce genre de groupe jouait sur des émotions non encore expérimentées dans l'univers du rock. Aujourd'hui... quelle blague ! Ce métal est mainstream et un groupe de la Bay Area est branché depuis vingt-cinq ans et a le même public que Cloclo !
« Faire peur », certes. Mais il en est autrement lorsqu'il s'agit de « dire » la peur ; d' « être » la peur. Depuis plus de trente-cinq ans et les débuts de Venom ou de Mercyful Fate par exemple, puis l’ « avènement » du black-métal, les groupes les plus désireux de s'approcher de cette finalité n'ont, somme toute, réussi qu'à décrocher un simili pacte avec un pseudo-démon pour un succédané d'album de l'autre monde qui, même si généralement de haute volée musicale, n'en restait pas moins du folklore.
Ainsi, comment donc « dire » la peur ? Et s'il s'agissait d'aller plus loin et de détourner quelque peu Edgar Morin, plus grand philosophe français vivant, qui déclarait : « si nous comprenons que l'inhumanité est partie constitutive de l'humanité, nous commencerons à complexifier nos mots et nos pensées. » ? Et le monstre est en nous...
Un groupe a, mieux que quiconque, compris la redistribution de cet éternel paradigme du bien et du mal. Ce groupe se nomme Gnaw Their Tongues, « one-man band » néerlandais mené corps et âme par Mories, alias Maurice De Jong, depuis une dizaine d'années. Dixième LP, intitulé Hymns For The Broken, Swollen And Silent et dixième incursion dans le vertigineux marécage des autres mondes; les mondes du mal. Car nous côtoyons ces mondes inhumains bien plus qu'à notre tour, autour de nous, en nous et Gnaw Their Tongues (GTT pour les initiés) possède, album après album, ce don de nous faire respirer, de nous faire entendre cette crasse asphyxiante qui nous dégoûte autant qu'elle nous attire. GTT c'est un sanctuaire discographique au service de la martyrologie de l'espèce... et au-delà : douleur, torture, scatologie, mort.
Hymns For The Broken, Swollen And Silent ne se dit pas, ne se chronique pas, il s'écoute, se concentre dans vos veines avant d'étreindre, d'enlacer toutes les cellules de votre être pour, doucement, vous faire vaciller, vous faire chuter à terre, à la hauteur des plus insupportables bassesses humaines.
Oh, bien sur Mories utilise avec génie des techniques musicales classiques : ambiance post-indus, batterie électronique pour surligner seulement le propos, échantillonneurs en tous genres, redoublements et loops dans tous les sens, samples de voix d'enfants récitant des passages bibliques et hurlements incantatoires inaudibles sont, depuis les débuts de Gnaw Their Tongues, les recettes affectées au grand tout rhétorique que s'est fixé le visionnaire batave. C'est systématiquement lourd, pesant, épais, lent, brisé, rapide, glauque ou suintant mais Hymns For The Broken, Swollen And Silent est tout simplement l'album le plus incarné de Gnaw Their Tongues à ce jour.

Le héros du Docteur Faustus de Tomas Mann passait, sans trop le vouloir, un pacte avec le diable pour avoir le droit d'écrire la plus extraordinaire œuvre musicale jamais composée. Résultat, il était tellement brillant, tellement averti, que la dite œuvre ne serait comprise que bien plus tard.
Mories semble avoir passé un autre type d'accord avec l'Autre. Accord qui lui donne le droit d'entrouvrir le voile des autres mondes et d'en laisser glisser quelques sons dans ses compositions. Les sons du mal. Les sons des tourments. Les sons que fait l'Homme... après.
Et ça c'est LA peur !
Hymns For The Broken, Swollen And Silent est une drogue dure, comme toutes celles qui chiffonnent le cortex et font transgresser les limites du bien et du mal, du beau et du laid. Un album d'une magnifique douleur.

No worries with Mories, just free your mind !

A propos, le vinyle de Virgin Prunes s'intitulait A New Form Of Beauty.
Prémonitoire.


Tags : Avant-garde BM
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