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Chronique 02-07-2020 par Sekhorium 4 min de lecture

Vile Creature — Glory, Glory! Apathy Took Helm!

S’il fallait choisir un terme pour décrire cet album, ce serait peut-être contraste. Le plus simple tout d’abord, concernant l'artwork de ce troisième effort des Canadiens. Ne nous le cachons pas : un coup d’œil trop rapide pourrait nous induire en erreur avec le dernier cd d’Angèle, noyé dans ce bleu cyan. Avec au centre non pas la figure juvénile, mais bien un visage féminin mi-apeuré, mi-soumis, vomissant des vers plutôt charnus. Alors que la formation aurait pu emprunter des chemins visuels connus – sombres et sales -, typiques du sludge et du doom, le duo préfère ici jouer la carte du contre-pied. Un premier indicateur.

Avec un titre qui pourrait s’apparenter à un cri du cœur, Glory, Glory! Apathy Took Helm!, ce LP vous offre cinq longues respirations dans un sac rempli de suie. Nouveau contraste : alors que tout annonce la mainmise de l’apathie, ce seront plutôt trois quarts d’heure de bousculades d’émotions auxquels vous aurez droit. Et pourtant, les hostilités démarrent de manière très classique : les guitares sont très lourdes, Vic et Kw crachent leur venin à pleins poumons, le doom convoque un tempo lent et le sludge fait grincer le tout. Mais alors que l’ambiance porterait à croire que le morceau touche à sa fin, des riffs de guitare sortent de nulle part, brouillent les pistes temporelles et relèguent les hurlements en un arrière-plan diffus. Un tournant à 180 degrés dans le titre, offrant d’un coup une nouvelle facette beaucoup plus spatiale et aérienne. Les arrière-gardes atmosphériques du drone guettent paisiblement ce paysage désolé. On sent venir une habitude qui peut se révéler intéressante : rebattre les cartes lorsque la situation devient trop confortable.

Avec sa guitare grinçante emplie de reverb’ et son riff entêtant en guise de fil rouge, When the Path is Unclear est une balade dans le néant, pénétrant dans une boue froide et odorante, entourée de psalmodies n’ayant pas pour but de vous rassurer. Chaque pas enclenche une prise d’ampleur de la composition, un épaississement du brouillard. Quand l’inéluctable guide les foulées. Comme quand on sait qu’on s’enfonce dans l’opaque et qu’on y va tête baissée, le choix n’étant plus une option. La lourdeur des riffs et de la batterie noue la gorge, l’espace est saturé. Vous n’inhalez plus que de la fumée.

Une voix de radio indique qu’il est temps de retourner le vinyle. Un clin d’œil discret afin de marquer un attachement au support 33 tours. Les deux titres les plus longs sont derrière vous, la face B démarre par un rock’n’roll (ou rock’n’doom, comme vous préférez) You Who Has Never Slept. Malgré l’accusation, pas question ici de se reposer sur vos lauriers. Le genre de morceau à vous attraper par le col et à vous coller le faciès sur des réalités qu’on ne voudrait voir, à raison de coups de botte bien sentis à l'arrière-train. Les cris sont plus vindicatifs que jamais. La hargne s’échappe par tous les pores.

Si vous n’aviez pas encore eu assez de contraste, vous serez servi·e avec Glory, Glory ! Après avoir précédemment mangé quelques mandales, vous voilà projeté dans ce qui s’apparenterait à une messe, dotée de voix angéliques. Seule une guitare vient de temps à autre rappeler l’aspect profane de l’œuvre, comme une tache d’encre sur une feuille immaculée. On pourrait croire simplement à une intro, mais non. Les chœurs féminins se prolongent, s’étirent, dégagent de la transcendance. L’esprit s’apaise, se calme. Tel de la boue dans un verre d’eau, où la terre finit par rejoindre le fond et libérer les particules d’eau.

… et puis la haine lentement reprend le dessus, Apathy Took Helm! Un bidon d’essence déversé sur le sacristain. La synthèse des opposés, la rencontre de la lumière et des abysses. Une tension schizophrène, entre apnée et lâcher-prise. Les fenêtres se ferment une par une, l’issue fatale semble inéluctable. La chute est grandiloquente, prévisible et tout en emphase. L’âme est ramenée sous terre. L’épilogue se lit loin du théâtre des opérations, une histoire s’est créée à cet endroit et finit par s’y éteindre. Vile Creature nous a fait faire un sacré bout de chemin.

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