Trois ans et demi se seront donc écoulés entre les premières sessions d’enregistrement de Fault Lines et sa parution chez Tin Angel Records. Un laps de temps long, émaillé de pauses forcées, de séquences de travail à distance avec les moyens du bord et, on l’imagine bien volontiers, de nombreux moments de doute. Une expérience que Kyle Knapp considère a posteriori comme «un cours intensif sur la survie».
C’est un Memorial très ambient, étonnamment apaisé et apaisant, qui ouvre ce troisième effort des Canadiens. L’introduction s’avère en trompe l'œil car Body and Soul, premier single découpé au scalpel dans un bloc d’electronica expérimentale glacée, saisit littéralement l'auditeur.rice à la gorge avec son motif menaçant répété ad libitum. La composition reptilienne, tout en tension contenue, emprunte autant à la musique minimaliste qu’à la cold wave et s'impose comme une réussite totale en même temps qu'elle révèle la trame (pour ne pas dire l'âme) de l'album : c'est de changement perpétuel, de mutation permanente, de rupture dont il sera question ici.
Credence (Ash in the Winds of Reason) creuse un peu plus le sillon, sur une trajectoire cette fois très organique, ligne de guitare claire et arpèges au piano posés sur une structure rythmique qui joue habilement avec les contretemps. La partition vocale complète intelligemment l'ensemble et voit Kyle Knapp passer avec aisance d'un (presque) parlando élégant à un registre très théâtral proche de la prédication habitée.
Le cotonneux Amulet renverse à nouveau le propos, tant sur le fond que dans la forme. Electro lo-fi bricolée, vocaux susurrés sur un mouvement pendulaire hypnotique, on devine rapidement quel potentiel un tel titre renferme pour la scène, en fin de set par exemple, augmenté de quelques coda mixées crescendo.
X-Neighbourhood poursuit l'ouvrage sur une tonalité pop aride, épurée à un point tel que la plus discrète modulation, la plus fine vibration prennent des airs d'essentiel et l'on se surprend à se tenir à l'affût du moindre détail, respirant à peine, plongé dans un état plus proche de la méditation que de la simple écoute. C'est d’ailleurs là un aspect parmi les plus remarquables de Deliluh: la capacité à dresser des tableaux sonores d'une profondeur et d'une richesse exceptionnelles avec une économie d'effet rare.
Et même lorsque le duo emprunte le chemin plus balisé d'un rock façonné à coup de rythmes binaires et d'accords appuyés, il parvient toujours à poser sa patte bien singulière, comme sur l'excellent Syndicate II, dont le déroulé implacable se voit brutalement interrompu par un break aux accents opératiques totalement imprévisible. De fait, même si l'on voit planer ici ou là l'ombre de Joy Division(Body and Soul), de Bauhaus(Credence), du Bowiede la trilogie berlinoise (Mirror of Hope), chaque morceau est intrinsèquement frappé du sceau Deliluh.
Servi par un son sec et précis, Fault Lines explore des contrées sonores résolument plus expérimentales que ses prédécesseurs et le punk fondateur se teinte ici bien plus d'art- que de post-, faisant de Deliluhun combo résolument à part. Tissé sur un fil narratif ténu, ce nouvel opus des Canadiens ne joue clairement pas la carte de l'immédiateté ni de la facilité ; il n'en est pas moins une œuvre compacte, dense, d'une unité sans faille.
Kyle Knapp et Julius Pedersen sont des rescapés d'une époque troublée, ce Fault Lines sans faute en est le témoignage, et c'est une franche réussite.
Deliluh
Joy Division