Reportage

Quatre déclinaisons de l’obscur

Bruxelles (Atelier 210), le 28-09-2019

Lundi 30 septembre 2019



L’Atelier 210, à un jet de pierre du parc du Cinquantenaire, est un lieu culturel qui a notamment pour vocation d’accueillir des évènements inclassables. Et en jour, ils ont été servis. Du sale, du grinçant et de l’occulte — avec Misþyrming, Darvaza, Vortex of End et Cult of Erinyes
Cult of Erinyes


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—, ont envahi les murs de l’institution bruxelloise. Les âmes tourmentées ont certainement trouvé de quoi abreuver leurs vices.

L’espace de ce soir possède un petit côté baroque. Une volée d’escaliers conduit à une pièce comportant au fond un bar et, sur la droite, plusieurs tables arborent le merchandising des groupes du jour. Sur la gauche, deux double-portes mènent à la salle de concert. C’est tout d’abord plusieurs rangées de sièges en bois rembourrés et recouverts de tissu rouge qui s’offrent à la vue. Old-school certes, mais diablement confortables. D’imposants rideaux coupent l’espace, guidant cette fois-ci à la fosse proprement dite, d’une capacité de plusieurs centaines de personnes. Seul·es quelques badaud·es ont posé leur séant sur les banquettes qui jouxtent les murs de la salle, le reste étant occupé à siroter du houblon. Il fait sombre, pas un bruit. Le calme avant l’orage.



Possédé. Cela faisait six ans que Cult of Erinyes
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n’avait plus foulé les planches. Il y a de cela deux ans, le vocaliste Mastema quittait la formation. Corvus, le leader du groupe et officiant également dans Wolvennest
Wolvennest


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ou encore Goatcloaks
Goatcloaks


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, recrute alors Déhà derrière le micro. Un artiste prolifique et talentueux, autant en tant que compositeur qu’aux différentes étapes de la production musicale. Ce soir, c’est la face teintée de noir, mangée par une épaisse chevelure et vêtu d’un t-shirt blanc de band maculé de sang que Déhà se présente au public. Il y a déjà du monde présent dans la salle, les gens ne se sont visiblement pas déplacés uniquement pour la tête d’affiche. Les compositions froides et hypnotisantes sont vomies par le vocaliste, dont les cris déforment le visage, les yeux exorbités. Il déambule de long en large, se lacérant les mains ou le cou avec son fil de micro. A sa droite, Corvus adopte une attitude opposée à celle de son acolyte. Discret et le faciès masqué par ses longs cheveux noirs ondulés, le guitariste est replié sur son instrument, dans une bulle coupée de ce qui l’environne. Le malaise commence à être palpable, telle une maladie qui s’infiltrerait insinueusement dans chaque cellule. Une noirceur d’âme aussi collante qu’irrésistible. Un retour intéressant et attendu, en prélude à un quatrième album qui devrait voir le jour dans un futur plus ou moins proche.



Martial. Une lumière rouge pourpre tamise la scène. Alors que le batteur est déjà installé derrière ses fûts, trois hommes déboulent sur la stage, torses nus et couverts de symboles mystiques et occultes. Il fait sombre, mais on peut discerner des coulées d’hémoglobine leur parcourant le corps, à la musculature saillante. Ils agrippent leur guitare, un bruit métallique se fait entendre, leurs sangles étant uniquement composées de chaines. «Tiens, des Chippendales…», lâche-t-on dans la fosse. Les membres de Vortex of End finissent par se retourner, la stature d’un combattant militaire et l’œil prêt à en découdre. Celles et ceux qui avaient décidé de se placer aux premières lignes ont vite dû le regretter, Nargath leur recrachant un mélange épais et visqueux de faux sang (note à posteriori : A Thousand Lost Civilizations nous précise qu'il s'agissait bien de vrai sang) qu’il avait jusque-là gardé en bouche. Le ton est donné.

Un des gros avantages de cette affiche est d’offrir un temps de set quasi égal pour toutes les formations, aux environs de cinquante minutes pour les trois premiers groupes et un peu plus d’une heure pour les headliners. Un timing confortable pour s’imprégner de leur hybride de black et de death, joué avec une précision jouissive et laissant s’exprimer trois personnalités différentes à l’avant de la scène, chacune équipée d’un micro en plus de son instrument. Nargath semble branché sur du 220 volts, les yeux révulsés et prêt à bondir en vociférant dès que l’occasion le lui permet. Au centre, le bassiste est davantage en retrait, mais crache de temps en temps son venin, son pied de micro haut perché à la Lemmy et les orbites fixées au plafond. Et puis Preizher, véritable bête de scène, incarne un parfait contrôle de son corps, chaque muscle tendu au service de la musique. Avec sa coupe de jeune premier, il ne cesse de balayer l’audience d’un regard hautain, s’étant auparavant déversé le reste de sang sur la figure tout en balançant ensuite le saint calice dans la fosse. Ses parties vocales, tantôt death tantôt chants gutturaux psalmodiés, offre une très intéressante profondeur aux titres, en les élevant spirituellement vers un stade encore plus malsain. Un show dont on ne peut que se souvenir.



Haineux. Ils ne sont pas moins de six à prendre possession de la petite scène bruxelloise, tous grimés de blancs et noirs. Mais pas ce maquillage soigné et précis à l’Immortal
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, plutôt un immonde teint cadavérique tels les pires êtres tirés des limbes. Darvaza, c’est la rencontre de l’Italien Omega (membre ou ex-membre d’un nombre impressionnant de formations, dont notamment actuellement Blut Aus Nord
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) et du Norvégien Wraath (également actif dans bon nombre de groupes, le plus connu étant Behexen
Behexen


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). Lorsque leur black metal, qui se veut traditionnel et orthodoxe, se traduit sur scène, c’est accompagné de quatre musiciens de session que le duo maléfique assène ses créations. Un bruit de mouches qui tourneraient autour d’une défunte carcasse démarre leur set, emmené par un Wraath aussi intrigant qu’envoûtant. Il emplit à lui seul tout l’espace scénique. Rongé par tous les vices qui pourraient exister, le norvégien crache sa haine de l’humanité. Encore plus lorsque l’une ou l’autre personne ose le prendre en photo, flash allumé, se voyant recevoir en retour un coup d’œil noir qui veut bien dire qu’il ne faudra pas recommencer une seconde fois. Une chose est sûre : vu le regard exorbité et se baladant frénétiquement aux quatre coins de la salle, l’homme ne roule pas qu’au coca light et au brûle-parfum. De longues rasades de Jack Daniel, qu’il ne manquera pas de partager avec son batteur, viennent ponctuer ses vociférations, pendu à son pied de micro, vomissant sa haine de l’humanité. Le black metal a souvent été un style dénigré, moqué, stéréotype et mal compris. Mais une fois qu’on en revient à la source et que la noire moelle en est extraite, l’effet est dévastateur et délicieusement grinçant. Le set est fini, Wraath lâche son pied de micro et claque la porte des coulisses. L’épidémie de peste s’éloigne.



Épique. La Belgique, la France, l’Italie, la Norvège… et finalement l'Islande, pour clôturer haut la main cette intense soirée. Misþyrming n’a que six années d’existence derrière lui et seulement deux albums studio au compteur, ce qui ne les a pourtant pas empêchés de se hisser en tête d’affiche. Et pour cause, on ne va pas s’en cacher : c’est bon, très bon. Chemise brune claire tachée de sang en guise de dress code, visage teinté à la couleur de la suie, les deux guitaristes et le bassiste font face à H.R.H., paré derrière sa batterie. Un réflexe partagé par trois des quatre formations de ce soir. La pression monte, D.G. a la jambe gauche comme parcourue d’un spasme, comme si toute la tension avant de commencer un set se canalisait à cet endroit. Ils se retournent enfin et lâchent la bride d’un troupeau de blasts ruant dans la fosse. Petite hésitation de quelques minutes et puis première constatation : le bassiste G.E. n’est pas de la partie et est remplacé par… Wraath. Le vocaliste de Darvaza a laissé tomber son micro ainsi que sa tenue décharnée pour rejoindre la chemise de rigueur et la basse à bout de bras. Le musicien a beau être un adepte de la substance illicite, il enchaînera néanmoins avec brio deux sets d’affilée.



La seconde constatation, également dans les premières minutes : quel mur de son ! Ça joue rapide et frénétique, ça vous scotche les deux pieds au sol (même si quelques-uns tenteront de maladroites bousculades inappropriées). Pas de décor, pas de backdrop, une concentration maximale sur l’exécution des titres. Tout comme sur leur dernier LP en date, Orgia démarre le show des Islandais. La voix est hargneuse, enragée et avec une pointe de mélancolie. Sur huit chansons jouées pour environ une heure de concert, ce ne seront pas moins de six morceaux qui seront tirés du très bon Algleymi. La communication avec le public sera elle aussi réduite à son minimum, ne laissant échapper que quelques «Bruxxxxeeeeelllles» entre deux compos ou bien un énigmatique «We are the true Batushka
Batushka


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!
» qui ne manquera pas de faire rire la fosse. Encore est-il intéressant de savoir de quelle formation il parle… Les morceaux s’égrainent les uns après les autres, ajoutant couche après couche une chape de plomb épique au-dessus de nos têtes. La bouteille de Jack Daniel est restée aux environs de la batterie et se voit prise d’assaut par chacun des membres, jusqu’à ce que le guitariste T.I. décide finalement de la faire sienne et de l’abandonner à côté de lui. Les artistes posent leurs instruments, rejoignent les loges pour quelques secondes et reviennent jouer un ultime titre, Algleymi. C’est également celui qui clôt l’album du même nom. Logique.

On commence à bien le sentir, A Thousand Lost Civilizations organise des tournées qui valent le détour, comprenant des groupes pas spécialement sous le feu des projecteurs, mais plutôt issus de l’underground et surtout de grande qualité (souvenez-vous cet incroyable line-up de quatre jours de mars dernier au Magasin 4 et à l’Atelier 210). Une soirée qui a permis de goûter à quatre déclinaisons de ce que peut incarner le black metal, dans toute sa noirceur et son intensité. Mais aussi une affiche intelligente, où chaque formation est là parce qu’elle le mérite (et non pas pour attirer du monde ou boucher des trous) et où chacune possède le temps nécessaire afin de déployer différentes facettes de ses sonorités. Telle la philosophie du Roadburn Festival, où il n’y a pas vraiment de headliners, mais bien une concentration de groupes, certains connus et d’autres moins, mais ayant foncièrement des créations à explorer. Le genre de moment qui donne envie d’en découvrir d’autres, toujours plus loin, toujours plus profond.

Setlist : Orgia - Með svipur á lofti - Ísland, steingelda krummaskuð - Söngur heiftar - Allt sem eitt sinn blómstraði - Ég byggði dyr í eyðimörkinni - Alsæla - Algleymi

Merci à Gregory Van Onacker pour les photos
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AUTEUR : Sekhorium
Chargé de communication dans le secteur culturel et journaliste à ses heures perdues, Pierre explore les méandres du Metal depuis maintenant près ...
Chargé de communication dans le secteur culturel et journaliste à ses heures perdues, Pierre explore les méandres du Metal depuis maintenant près de 20 ans. Privilégiant les sensations au détriment de la raison, il recherche sans arrêt de nouvelles formations qui viendront titiller les cinq sens. Si vous le croisez en concert, vous le trouve...
Chargé de communication dans le secteur culturel et journaliste à ses heures perdues, Pierre explore les méandres du Metal depuis maintenant près de 20 ans. Privilégiant les sensations au détriment de la raison, il recherche sans arrêt de nouvelles formations qui viendront titiller les cinq sens. Si vous le croisez en concert, vous le trouverez certainement dans la fosse, voire face aux barrières quand le show s'avèrera intense. Plus qu'un style musica...
Chargé de communication dans le secteur culturel et journaliste à ses heures perdues, Pierre explore les méandres du Metal depuis maintenant près de 20 ans. Privilégiant les sensations au détriment de la raison, il recherche sans arrêt de nouvelles formations qui viendront titiller les cinq sens. Si vous le croisez en concert, vous le trouverez certainement dans la fosse, voire face aux barrières quand le show s'avèrera intense. Plus qu'un style musical, le Metal est devenu est philosophie de vie....
Chargé de communication dans le secteur culturel et journaliste à ses heures perdues, Pierre explore les méandres du Metal depuis maintenant près de 20 ans. Privilégiant les sensations au détriment de la raison, il recherche sans arrêt de nouvelles formations qui viendront titiller les cinq sens. Si vous le croisez en concert, vous le trouverez certainement dans la fosse, voire face aux barrières quand le show s'avèrera intense. Plus qu'un style musical, le Metal est devenu est philosophie de vie....

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