Article

Être musicien aujourd’hui : artiste ou couteau suisse ?

Mardi 30 juin 2026

Composer, répéter, monter sur scène. Voilà ce que beaucoup imaginent lorsqu’on pense au métier de musicien. Pourtant, derrière la création artistique se cache aujourd’hui une réalité bien plus complexe : réseaux sociaux, booking, communication, comptabilité, logistique, merchandising, demandes de subsides. Les artistes contemporains sont souvent contraints de multiplier les casquettes pour faire vivre leurs projets.




Il y a une trentaine d'années, le quotidien d'un musicien était bien différent. « On jouait d'un instrument, on répétait, on envoyait des démos par la poste et on relançait les salles de concerts par téléphone », se souvient David Dehard, directeur de Court-Circuit. Les groupes s'occupaient eux-mêmes de quelques affiches et flyers, tandis que la musique restait avant tout un moyen de partager des émotions. Faire de l'argent avec de la musique était quelque chose de mal vu rappelle-t-il.

« Les premiers qui y sont arrivés sont ceux qui ont considéré, comme c’est le cas de la majorité des artistes flamands, qu’être artiste, c’est un métier d’indépendant, comme un plombier ou un boulanger.»


Tu produis ou tu rends service mais, surtout, tu dois séduire la clientèle par la qualité de ce que tu proposes et trouver une adéquation entre l’offre et la demande. »

Des tâches chronophages


Pour Guillaume Cazalet (Neptunian Maximalism
Neptunian Maximalism


Clique pour voir la fiche du groupe
), cette réalité est devenue le quotidien. « J'ai pas mal de casquettes, en plus de celle de musicien », résume-t-il avant d'énumérer une liste impressionnante : composition, arrangements, mixage, graphisme, promotion, booking, management, production vidéo, comptabilité, demandes de subsides ou encore réalisation des fiches techniques.
Sans surprise, cette polyvalence empiète sur la création. « Le côté business me prend le plus de temps au quotidien. Tout ce qui n'est pas musique. Faire de la musique pour mon compte, c'est assez rare depuis quelque temps. J’ai la chance d’avoir le statut d’artiste depuis le mois d’avril. Je m’y adapte un peu mieux. Si je ne faisais pas que de la musique, je ne pourrais pas garder ce niveau d’activité, de reconnaissance et de revenu. Les projets avanceraient moins vite et mes apprentissages aussi », confie t-il.



Même constat chez Manon Debusscher (Haywire.mmxxii). Pour elle, écrire des morceaux demande parfois plusieurs mois, mais les tâches dites « business » finissent par occuper une place tout aussi importante. « Toutes ces tâches sont courtes, mais au final elles sont tout aussi chronophages quand on les additionne », explique-t-elle.

« Sans organisation, sans communication entre les membres du groupe, les organisateurs ou les labels, impossible de faire avancer un projet. »


Manon ajoute qu’elle souhaite que son groupe soit reconnu pour sa musique et les messages qu’il véhicule et pas pour une vidéo devenue virale. « Voir certains groupes recevoir des grosses opportunités uniquement grâce à des réels populaires car ils sont poussés par l'algorithme me décourage, avoue-t-elle. Il s'agit peut-être d'une vision des choses dépassée, mais au fond, je fais de la musique pour m'amuser, m'épanouir créativement, et faire de belles rencontres. Cela m'attriste de voir qu'on ne peut plus apprécier les choses simples de la vie. »

Guillaume Triplet (Slovenians
Slovenians


Clique pour voir la fiche du groupe
, Mucus
Mucus


Clique pour voir la fiche du groupe
) complète : « On ne dirait pas mais être musicien, même si tu n’en vis pas, c’est un travail dans lequel tu passes un nombre souvent incalculable d’heures. Il y a une sorte de naïveté et d’inconscience là-dedans. »
Guillaume me dit avoir l’impression que tout est fait pour les grosses machines et que les musiciens ou groupes les plus modestes se partagent des miettes. En ne se voilant pas la face sur ce qu’il reste (oui pas) pour les groupes qui sont dans des niches.
« Sans vouloir faire de politique, dit-il, je vois souvent rouge quand j’entends certains dire que la culture n’est pas rentable car elle ne produit pas alors que, quoiqu’on en dise, le marché de la musique pèse lourd et est un acteur majeur de la vie économique.

« Mais il y a tout de même une grande différence entre le statut des musiciens en Wallonie et en Flandres.

Quand tu joues en Flandres, c’est très pro, et je dis pro dans un sens très large. En Wallonie ce n’est pas toujours le cas et il y a pas mal de je-m’en-foutisme, du moins c’est l’impression que j’ai plus souvent dans le sud du pays que dans le nord. »

Quand le DIY devient la norme

Du côté de La Base (prod, management, booking), le constat est identique : les artistes qui gèrent seuls leur carrière sont devenus presque la règle.
« Cette autonomie est due majoritairement au manque de moyens, explique Nastasia, mais aussi car un artiste qui débute n'a pas encore forcément trouvé son son, son public ou une expérience suffisante du milieu pour savoir comment s'entourer et par qui.

« Selon moi, le plus important c'est d'avoir une réelle stratégie derrière. Il n'y a pas de réponse toute faite, c'est vraiment au cas par cas selon le projet. Et cette stratégie, pour être bien faite, doit être en constante évolution. »

Elle insiste sur l'importance d'un regard extérieur et encourage les jeunes artistes à s'entourer, même d'une ou deux personnes de confiance, avant d'envisager une véritable équipe professionnelle.



Sans grande surprise, Noah Hocquet, de DRF Booking, constate également que les artistes sont devenus de véritables entrepreneurs de leur propre projet. Il ajoute qu’il y a aussi une vraie culture de l'indépendance dans les scènes rock, punk ou alternatives. « Beaucoup de groupes aiment garder le contrôle sur leurs décisions et leur image, dit-il, avec l'idée que cela permet de rester plus authentiques. Mais cette indépendance est parfois davantage subie que choisie : les opportunités d'être accompagné restent limitées quand on débute. »
Pour Noah, cette situation montre qu’il est plus facile qu'avant d'enregistrer de la musique, de la diffuser et de toucher un public. Mais, en contrepartie, la concurrence est devenue énorme.

« Se démarquer ne repose plus uniquement sur la qualité musicale. Il faut également savoir soigner son storytelling, créer une identité et construire un projet cohérent sur le long terme. »


Il ajoute : « C'est aussi pour cette raison que je crois que certains métiers, comme celui de booker, gardent toute leur pertinence. Dans un environnement où les artistes doivent tout faire, pouvoir déléguer une partie du travail permet souvent de retrouver du temps et de l'énergie pour ce qui reste le plus important : faire de la musique. »


Entre nécessité de se professionnaliser, envie de rester indépendant et difficulté à trouver un équilibre, les artistes avancent dans un environnement où les frontières entre passion, métier et entrepreneuriat deviennent de plus en plus floues. Le défi n’est peut-être pas de revenir à une époque où les musiciens ne faisaient « que » de la musique, mais bien de repenser les façons de les accompagner pour qu’ils puissent continuer à créer.

Car derrière les stratégies, les algorithmes et les obligations administratives, l’essentiel reste de donner vie à des projets, partager des émotions et faire exister une musique qui trouve son public.

TU AS AIME ? PARTAGE !
Google +
Twitter
Facebook
Whatsapp
E-mail
E-mail
Google +
Twitter
Facebook
AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière ve...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en ju...
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour la presse régionale de la province de Luxembourg, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et événements culturels et musicaux. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

► COMMENTAIRES

Tu dois être connecté pour pouvoir commenter !

Soit en deux clics via Facebook :

image

Soit via l'inscription classique (mais efficace) :

image

► A VOIR ENSUITE