En vingt-huit années d’existence, plusieurs membres ont quitté l’aventure, souvent pour des raisons liées aux contraintes de la vie personnelle. Parmi eux, Klas Rydberg, premier chanteur et cofondateur du projet avec Johannes Persson, qui a depuis repris seul le chant. Ou encore Erik Olofsson, guitariste des premiers albums, dont l’apport à l’identité visuelle et graphique du groupe demeure fondamental.
Sur Vertikal et The Long Road North, les Suédois ont cultivé un froid tantôt chirurgical, tantôt polaire. La créativité de CULT OF LUNA semble ne connaître aucune limite, mais il était difficile d’imaginer le groupe capable de renouer avec cette forme lourde et ténébreuse qui a façonné tout un pan du Post-Metal contemporain.
L’ampleur prise par la formation, combinée à sa collaboration étroite avec Magnus Lindberg, à la fois arrangeur et homme de studio du groupe, a progressivement fait de CULT OF LUNA une machine d’une précision redoutable. Ce goût du détail et cette quête permanente de perfection ont toutefois fini par se faire ressentir dans leurs dernières productions, parfois au détriment de la spontanéité.
Évidemment, pour un groupe qui règle ses compositions au millimètre, il serait vain d’attendre un album qui expose ses tripes sans avoir soigneusement réfléchi à la manière de les mettre en scène.
In The Shadow Of Your Shadow surprend donc précisément là où l’on n’attendait plus le collectif nordique. CULT OF LUNA réinvestit pleinement sa dimension monolithique, tout en y insufflant une chaleur inhabituelle. Pour ce dixième album, le groupe franchit à nouveau la barre des septante minutes et s’aventure dans des territoires émotionnels plus enfouis et plus vulnérables.
Comme pour souligner cette puissance retrouvée, CULT OF LUNA invite Joe Duplantier (GOJIRA) sur Sadness Will Reign. Déjà chargé d’une profonde misanthropie, le morceau gagne encore en tension grâce à cette dualité vocale particulièrement inspirée.
C’est d’ailleurs dans son art de maîtriser les tensions que CULT OF LUNA a bâti sa réputation. Là où les premiers albums reposaient avant tout sur des constructions progressives, In The Shadow Of Your Shadow développe ses passages atmosphériques selon une approche différente. Cette capacité à se réinventer constitue l’une des signatures des Suédois. Le groupe n’hésite plus à se montrer frontal, soit en frappant d’emblée avec une lourdeur caractéristique, soit en laissant sa férocité émerger rapidement, parfois avec une subtilité inattendue. Breach, malgré ses douze minutes au compteur, en constitue un excellent exemple.
Derrière cette rage ténébreuse se cache également une profonde mélancolie. Elle se révèle dans de multiples détails, souvent plus électroniques qu’électriques. Cet horizon crépusculaire atteint toutefois son apogée sur One More Day, où la voix texturée de David Eugene Edwards (16 HORSEPOWER, WOVENHAND) apporte une gravité supplémentaire à l’ensemble.
Sous la densité de l’album se dissimule évidemment une somme impressionnante de détails soigneusement pensés. Ce travail d’orfèvre demeure l’une des marques de fabrique du groupe. Si CULT OF LUNA s’éloigne ici de certains effets cinématographiques qui caractérisaient ses œuvres récentes pour privilégier une approche plus cataclysmique, brute et crue, la formation n’en perd pas son sens de la nuance ni sa capacité à bâtir des paysages sonores d’une richesse remarquable. A Way Back prend d’ailleurs à contrepied le reste de l’album.
Avec In The Shadow Of Your Shadow, CULT OF LUNA réussit un équilibre que l’on pouvait croire hors de portée et retrouve une force presque aussi viscérale que sur ses premières œuvres sans renoncer aux ambitions artistiques développées au fil des années. Moins démonstratif que ses prédécesseurs, mais paradoxalement plus habité, ce dixième album rappelle pourquoi les Suédois demeurent l’une des références absolues du Post-Metal. Une œuvre dense, exigeante mais aussi profondément humaine qui prouve, une fois encore, que le groupe continue d’avancer.

Cult of Luna
Neurosis

Gojira