Interview

BIRDS IN ROW

''On ne serait pas là sans l’énorme socle de solidarité de la scène DIY''


Samedi 11 mars 2023

Quoi de mieux que les caves de L’Entrepôt pour se poser un moment autour de BIRDS IN ROW
BIRDS IN ROW


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? En plus de treize ans de carrière, à force d’abnégation nourrie d’une éthique DIY au sens large et d’un propos à rebours de la désillusion et du renoncement politique, l’infatigable trio de Laval s’est forgé sur la route une réputation de groupe essentiel sur la scène punk-hardcore, voire à l’avant-garde, comme le confirme son dernier album en date « Gris Klein » composé dans la noirceur d’un temps mais dont surgit lueur et élargissement de couleurs. De passage en Belgique il y a une quinzaine de jours, deux heures avant leur intense prestation arlonaise, c’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que nous rencontrons Bart, chanteur/guitariste, lors d’un échange aussi étoffé que révélateur de l’idée collective.




A priori il n’y a nul besoin de vous présenter à beaucoup de lecteur/trices de SMA mais il est possible que certain.e.s découvrent.
C’est toujours compliqué d’expliquer qui on est et ce que l’on fait à des gens qui ne nous identifient pas et qui n’ont sans doute pas grand lien avec la scène punk hardcore et donc la possibilité de capter la valeur que cela représente ou pas. Cela va faire quatorze ans qu’on existe, nous avons joué environ 900 concerts un peu partout dans le monde et sorti trois albums sur des labels qu’on respecte beaucoup comme Deathwish (ndlr. Label indépendant américain créé en 2000 par Jacob Bannon de Converge
Converge


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et Tre McCarthy
). Les gens sont ravis quand tu leur dis que tu as tourné aux Etats-Unis, mais cela ne veut pas forcément dire grand-chose. Donc, on s’appelle Birds in Row, on vient de Laval en France, on joue une espèce de punk rock screamo hardcore, une musique émotionnelle, triste et en même temps pleine d’espoir. On joue partout où on peut.

Justement, vous étiez en concert à Liège hier. Comment s’est passé cet énième contact avec la Belgique ?
C’est toujours très cool en Belgique. C’est d’ailleurs le premier pays où j’ai joué hors de France et j’ai l’impression que ce devait être aussi le cas avec Birds in Row. Nous sommes frontaliers avec une relation proche de celle de cousins dans l’échange. Les gens sont hyper accueillants. Hier, on avait fait dix heures de route, on était cramés et le concert a été quelque peu difficile à jouer, mais les gens étaient là et leur présence nous a portés. Que ce soit à Bruxelles, à Liège ou dans les petits bars comme au début de notre existence, il subsiste cette ambiance de fin de concert où tout le monde se parle entre potes. Aujourd’hui nous jouons avec Daggers
Daggers


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que nous connaissions déjà avant Birds in Row. C’est la famille !

Au fil du temps, votre punk hardcore orienté screamo à vos débuts a pris une tournure plus variée, plus agitée intérieurement. Y a-t-il une volonté ou une nécessité de révolte intérieure à travers ''Gris Klein'', votre nouvel album en date ?
Plutôt que de révolte ''Gris Klein'' parle de dépression et d’anxiété, sachant que c’est un thème qu’on avait choisi avant la période covid. Malheureusement cette période n’a fait qu’aider à traiter le sujet. Depuis l’adolescence et la vingtaine, on a toujours eu un fond de révolte quand nous observions le monde sans avoir envie de le faire tourner de la sorte, sans vouloir suivre la voie éprouvée par nos parents. Mais sur ''Gris Klein'', nous avons essayé d’entrevoir du positif alors qu’il est occulté par un état anxieux ou dépressif. J’ai l’impression que les traumatismes qui ont surgi dernièrement, le covid, la guerre, l’éco-anxiété… ont plongé beaucoup de gens dans des états similaires.

''Gris Klein pose la question du fonctionnement en tant qu’individus dans des états anxieux et dépressifs qui nous floutent la vision du monde, mais aussi en tant qu’êtres sociaux, celle de la difficulté d’interactions avec les autres.''

Forcément, il y a un fond politique car le dicton ''si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi'' prend aujourd’hui un sens de plus en plus visible. Cela génère de l’anxiété et des débats compliqués avec la famille, les amis... C’est ce gloubi-boulga que nous avons essayé de démêler à travers différents axes et points de vue.

L’arrivée de Joris à la batterie et les circonstances covid ont-ils été des éléments qui ont modifié considérablement votre processus créatif ?
Indéniablement car Birds in Row a toujours été pensé comme un collectif. Les gens qui rentrent dans le groupe affectent l’orientation artistique car nous composons tout ensemble et les textes sont ratifiés par chacun. C’est important de défendre nos morceaux sur scène de la même façon. Joris possède un jeu de batterie un peu plus jazzy, nous avons amené d’autres influences. Et ce n’est que le début car il lui a fallu forcément un temps d’adaptation. J’ai hâte de voir ce qu’on fera sur le nouvel album sur lequel il amènera 100% de sa personne. Puis avec les temps on n’écoute plus beaucoup de punk hardcore. Mais nous le jouons parce que c’est l’un des seuls moyens d’expression que nous connaissons et c’est un véhicule magique qui nous correspond complètement. Les codes font partie de nous depuis l’enfance. Je ne pourrais pas jouer quelque chose de radicalement différent qui ne serait pas moi. Et ça nous fait toujours autant kiffer d’en jouer et de rencontrer des gens dans ce cadre-là.

''Gris Klein'' est la première sortie du nouveau label Red Creek alors que vous étiez liés à Deathwish . Quelle furent les éléments de décroche avec les uns et d’accroche avec les autres ? Y avait-il l’envie de proposer quelque chose de nouveau ?
On avait fait dix ans chez Deathwish sans jamais questionner la façon dont on bossait avec eux. Venant de Laval en Mayenne, c’était juste inattendu de se retrouver sur ce label. Pour ce dernier album, nous avons voulu faire les choses différemment en se recentrant sur l’Europe. L’idée de faire partie d’un nouveau label nous a plu, cela amène une nouvelle énergie et on respecte beaucoup Cult Of Luna
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pour ce qu’ils ont accompli et qu’on a toujours écouté. L’un des patrons de Red Creek est français (ndlr. Le label a été créé par Johannes Persson de Cult of Luna et Alexis Sevenier de ORA management). Parler la même langue, ce n’est pas négligeable pour la compréhension. Nous nous étions déjà croisés sur des festivals sans trop se parler, puis ils nous ont contactés. C’est vrai qu’on a une carte de visite du fait de notre forte présence sur la route et on ne nous enlèvera pas l’énergie qu’on a mis dans ce projet. Certaines personnes s’accrochent à cet aspect qui donne une crédibilité qui certes n’a pas lieu d’être car les gens qui répètent dans un local tous les samedis sont aussi des vrais groupes. Mais cela joue en termes de crédibilité pour des gens comme Cult Of Luna qui ont dû faire la même chose à une certaine époque et estiment que cela vaut le coup de nous donner un coup de main.

De nouvelles ambitions apparaissent-elles après quatorze années d’existence, une évolution constante et ce nouvel album qui vous amène une certaine notoriété en Europe ?
Quoiqu’il arrive, quel que soit le type d’art, quand tu finis un tableau ou une chanson, tu es très critique et tu as envie de faire mieux pour le suivant en te servant de tes erreurs avec l’envie d’amener de nouvelles influences, même si on ne va pas se mettre à jouer de la dream pop car cela ne nous ressemble pas. On ne compose jamais d’albums en se demandant si ça va plaire aux gens, mais plutôt en se demandant si on aura envie de jouer les morceaux en concert et en tentant d’amener du neuf par rapport à ce que nous avons fait avant. Se détacher de ses propres codes est d’ailleurs l’aspect le plus difficile. Voilà ce qui nous motive. Pour parler de ''carrière'', notre seule envie reste de jouer devant de plus en plus de monde et de trouver une forme de gratitude en constatant que notre musique touche des gens qui ne viennent pas de notre scène. Par exemple, quand quelqu’un découvre un D-Beat, l’essentiel réside dans la découverte d’un truc qui l’entraîne et pas dans le fait qu’il sache y mettre un nom. En quelque sorte, réussir à exporter notre musique sans céder sur nos valeurs et ce qu’on apprécie au sein de notre scène. L’équilibre est parfois compliqué mais voilà notre seule ambition.

Votre leitmotiv pourrait être ''agir positivement contre les énergies négatives''. En fait, j’y vois une critique du capitalisme avec une démarche artistique et une éthique DIY plutôt qu’en convoquant les habituels lieux communs ou un retour à l’isolement... (''Confusing loneliness for freedom, solitude for a serum, and complaints for poetry'', traduit par confondre la solitude avec la liberté, la solitude avec un sérum et les plaintes avec la poésie)
On ne se décrit pas comme un groupe anticapitaliste. Nous évoquons des choses complètement liées aux méfaits du capitalisme, de la misogynie et du racisme, etc. visibles par tout un chacun, mais nous ne sommes pas militants. Cependant, nos textes se situent dans le cadre de la société telle qu’est est construite, telle qu’elle opprime certain.e.s. Nous n’avons pas de leçons à donner, nous voulons juste véhiculer un sentiment qui nous paraît universel et qui puisse être approprié par d’autres pour qui les textes résonneraient avec le vécu. Comme tu dis, nous préférons l’approche imagée, un peu plus poétique mais avec un fond politique forcément. La façon dont les relations humaines sont affectées, l’angoisse dont je parlais, cela ne sort pas de nulle part et cela nous touche. L’angoisse du futur, l’écart grandissant entre les riches et les pauvres, la brutalité de certains aspects de la vie a tendance à refouler les gens dans la déprime et l’isolement en oubliant le pouvoir de la communauté. Nous pensons que le collectif porte l’individu. On peut être individualiste comme on veut, on peut être méga survivaliste, on ne tiendrait pas une année. Nous dépendons tellement des autres en termes de sentiments, de besoin de reconnaissance mais surtout de façon très pratique : on est incapable d’exercer tous les métiers du monde. Si j’ai besoin d’une table, je demande à un menuisier, si je dois me soigner je demande à un médecin. Je viens de partager la réflexion de l’écrivain Alain Damasio qui va à l’encontre de la fiction postapocalyptique présentée comme si on ne pouvait plus avoir confiance aux autres car si demain le système s’effondre, c’est chacun pour sa gueule et on se bouffe entre-nous. Mais l’expérience montre que c’est faux : les gens s’entraident lors des catastrophes naturelles, le sentiment de communauté est très fort dans les endroits où l’extrême pauvreté sévit sans couverture sociale comme aux States ou dans certains quartiers populaires en France. Cette vision hollywoodienne de cannibalisme offre une vision tronquée de l’humanité indispensable à déconstruire.

D’où la nécessité de proposer d’autres récits à la population...
Je ne connais pas très bien Alain Damasio, mais c’est ce qu’il fait. Oui, les gens ont besoin d’envisager cette réalité pour qu’elle devienne d’autant plus factuelle.

J’avais envie que tu me parles de la position sociale des artistes et musicien.ne.s, mais tu préfères peut-être me parler de votre morceau ''Noah'' ?
Il ouvre le dytique avec ''Cathedrals''. C’est une réflexion à partir d’un choix de vie que tu souhaites au plus proche de tes valeurs. Il est parfois compliqué de se situer à contre-courant, sans forcément l’argent et la reconnaissance mais plus aligné avec ses valeurs. Alors revient ce truc en tête: et si j’avais pris une voie simple, avec un boulot comme tout le monde et une vie pépère sans avoir à réfléchir à tous ces problèmes qui sont plus gros que moi, qui me dépriment.

''Noah parle d’un monde qui s’effondre en voyant des gens qui continuent leur train-train, simplement parce que certains n’ont guère le choix, en se demandant: ne voyez-vous pas que vous construisez des bateaux de papier alors qu’on est dans une tempête ?''

Cela n’a pas de sens de répondre à des problèmes philosophiques avec des solutions financières. Plutôt qu’injecter de l’argent dans des projets sociaux qui font office de pansement sur des tumeurs, il y aurait plutôt lieu de revoir la façon dont on fonctionne. Derrière, ''Cathedrals'' aborde la nécessité de se déconstruire, car on évolue dans une société très cadrée et bourrée de normes, pour y voir plus clair sur les vrais enjeux. Ce n’est pas particulièrement agréable et cela demande du temps. Je vis devant une cathédrale qui a plus de 1000 ans, elle était là avant moi et le sera toujours après. C’est une image de la structure de la société. Pourquoi ne pas dépoussiérer ça en fait ? Est-ce que mon rôle n’est pas de balancer un petit coup de pioche dans cet édifice pour commencer à la faire pencher et en rallier d’autres à la cause pour la casser et reconstruire quelque chose d’autre ?



Dans quelles conditions un groupe DIY de Laval (Mayenne) a-t-il l’opportunité de tourner dans le monde avec sa musique ?
On ne serait pas là sans l’énorme socle de solidarité de la scène DIY. Au début quand on voulait tourner en Europe sans les contacts nécessaires, on a fini par faire une petite tournée française. Le temps qu’on trouve les contacts en Allemagne, en Pologne... on a réussi à booker notre première petite tournée et on s’est retrouvé à envoyer des mails à des gens en Pologne qui disaient ne pas nous connaître mais qui nous ont fait jouer car nous faisions partie de la même scène avec des idées en commun. Aux Etats-Unis aussi. La majeure partie des tournées que nous avons vécues, c’était du DIY. Certaines personnes se demandent pourquoi nous allons jouer en République Tchèque sur des palettes bricolées pour trois personnes et pas un rond, mais leur rapport reste ambivalent car ils trouvent ça génial qu’on voyage, en plus de leur perception d’une forme de réussite car tu as foulé les States. Le sentiment que cela nous procure est difficilement explicable, c’est quelque chose à vivre. Cela s’est avéré aussi fondamental sur ce que nous avons appris.

''C’est hyper intéressant d’être témoin de cette intelligence collective déployée pour arriver à organiser un concert sans une thune, des gens qui récupèrent des lieux pour les squatter et les transformer en lieux culturels.''

Puis, il y a ce moment de friction entre la sortie de cette scène et l’entrée dans des lieux institutionnalisés où les gens conçoivent difficilement que tu proposes ton merchandising à prix libre...

Pour l’anecdote, j’ai acheté ''Gris Klein'' avant qu’il ne sorte à la Rockhal (Esch/sur/Alzette – GDL) lors de la première date de la tournée avec Cult Of Luna
Cult Of Luna


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et Caspian
Caspian


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. J’ai été surpris favorablement, je me suis dit : ''chouette, ils proposent toujours à prix libre...'' Je me suis d’abord senti bête car je ne savais pas combien donner, puis j’y ai réfléchi...

On en revient à ce discours sur la perte de confiance entre les gens. Quand tu expliques ça, le premier réflexe c’est de penser qu’on va se faire arnaquer et que les CD et vinyles partiront pour 1 euro. Ça n’arrive quasi jamais. C’est intéressant d’étendre l’éthique DIY dans ce type de lieux, de proposer au public de s’investir à travers la démarche du groupe. Cela remet en perspective la question du pourquoi ce groupe-là vend des T-Shirt, car on n’est pas une marque de fringues. Cela fait partie de notre économie pour pouvoir fonctionner en tant que groupe. Donc se pose la question du prix juste et de la prise de conscience que tu fais un don plutôt qu’un achat pour briller en société.

''Gris Klein'' fait référence à l’histoire de l’art avec ses titres, l’aspect symbolique de la pochette, l’artwork et le lay-out. Quel(s) parallèle(s) faites-vous avec la vision socio-politique et humaniste de votre message ?
Parmi les artistes qui m’ont touché, j’ai appris après qu’ils étaient socialistes et ce n’était pas bien vu à l’époque. Même s’ils étaient souvent extraits de la bourgeoisie, car il fallait de l’argent pour pouvoir se permettre de peindre, il n’empêche que ces gens prenaient le temps de regarder l’humain et de critiquer son rôle dans le tout dont on fait partie. Cela parle des relations humaines, des émotions, chaque artiste peint son temps, même ceux qui ont pris les codes de la Grèce Antique et de l’époque médiévale. Le parallèle est assez simple car c’est la même chose qui se produit en musique. Tu peux parler des elfes dans la forêt mais il y aura toujours une connotation par rapport à ton temps. J’ai vu beaucoup d’expos ces dernières années qui m’ont influencé. Par exemple, des mouvements comme les préraphaélites dont l’un des pontes et touche à tout dans l’art, William Morris, fut très présent dans le socialisme anglais. C’est lui qui a créé les tapisseries anglaises florales très typiques dans l’idée de rendre accessible l’art à des gens moins fortunés. Bon, finalement elles coûtent très cher (rires). Pareil pour Félix Vallotton qui avait l’air très présent chez les socialistes et anarchistes. Comme je suis dans les arts graphiques en parallèle, cela me semble logique de faire des liens puisqu’il existe des tas d’influences issues d’autres courants que musicaux qui font penser à ce que nous voyons dans la musique.



D’où sort l’idée de ce personnage et ces teintes particulières sur la pochette ?
Le cadre oppresse la personne. L’idée de ''Gris Klein'', c’est l’angoisse et la dépression en tant qu’entraves à la vision du monde tel qu’il est et qui agissent comme une forme de filtre devant les yeux. Ce personnage dépressif, oppressé par le cadre, essaie de trouver un peu de couleur et de joie de vivre dans un bouquet de fleurs très coloré. Mais nous ne savons pas si cette personne voit les couleurs ou pas car son expression sur le visage ne fournit aucun renseignement sur le degré d’appréciation de cette seule partie colorée de la pochette. Au contraire, voit-il une forme de masse grise en mode daltonisme ?

''Le lien entre l’histoire de l’art et la dépression est très lié à l’appréhension des couleurs versus l’appréhension du bonheur. Qu’est-ce que tu vois comme monde quand tu es daltonien (cfr. ''Daltonians''), quelle est ta vision du monde et comment arrives-tu à apprécier des choses que des gens qui voient les couleurs apprécient ?''

Je n’aime pas trop marquer noir sur blanc ce que je veux dire, je laisse les gens se l’approprier, donc il y a besoin de métaphores et de parallèles de ce type.

Vous dites avoir composé cet album dans la douleur, la dépression et l’obscurité dans un contexte de société assez sombre. Paradoxalement, au-delà de son intensité j’ai l’impression que ''Gris Klein'' gagne en luminosité...
Oui car il y en a besoin. Par exemple, le morceau ''Nympheas'' est une ode aux personnes qui procurent encore de l’espoir. C’est un des seuls qu’on présente au public car cela nous semble important de dire que nous voyons ce que c’est que de tomber dans la dépression, lorsqu’il n’y a plus d’espoir à travers les luttes sociales et que, quoique nous fassions, l’état fera ce qu’il veut. En France, il y a une énorme crise démocratique actuellement. Certains baissent les bras et pourtant d’autres continuent à se battre. Ce sont ces gens qui maintiennent l’espoir en prenant d’autres par la main pour faire des trucs ensemble. C’est un merci aux gens qui travaillent pour les autres, qui exercent les métiers du social, de l’éducation, de la santé... Mes parents ont servi les gens toute leur vie et ce don de soi a une valeur inestimable. Ces choses sont tellement peu reconnues voire dénigrées. Que ces gens arrivent toujours à y croire, je trouve ça beau. Voilà ce qui me donne de l’espoir et me fait dire que cela ne vaut pas le coup de se foutre en l’air (rires). Il y a encore une lumière au bout du tunnel, on va y aller ensemble et ça va être cool !

Ça vous fait quoi de savoir que dans Le Soir Mag, ''l’actualité des stars en direct'', est paru un encart qui attribue quatre étoiles à votre album et le qualifie ''d’une beauté désarmante'' ? Avoue que cela ne vient pas de New Noise avec le plébiscite de ses lecteurs/lectrices. Quant à y réfléchir sans prendre votre cas pour une généralité, qu’est-ce que cela dit du rapport entre les médias mainstream et l’industrie musicale ?
On voit souvent le mainstream comme un gros mot mais ce n’est pas toujours péjoratif. Même si c’est clairement déconnecté de là où on vient car ces médias ne connaissent pas vraiment ce qu’on fait. Nous avons obtenu un écho de ce type dans Télérama mais c’est quelqu’un qui nous connaît très bien qui l’a écrit. En revanche il y a eu un impact sur ma belle-mère qui m’a envoyé un message pour me dire qu’elle était fière alors que ce n’est pas un média qui accorde de l’attention à des groupes comme nous. C’est chouette de percer ces barrières. C’est l’émotion qui touche ce public car elle est universelle. Mais ils ne saisiront jamais entièrement ce que c’est que d’être un groupe DIY, un groupe punk, etc. Ce n’est pas le même monde et nous le sentons aussi quand nous jouons dans des grosses salles où les gens ont tendance à dealer avec des tour managers. Nos labels nous ont aidés à sortir des disques mais pour le reste on s’est démerdé tout seuls une grosse partie de notre carrière. Rien que ça certains ne le comprennent pas, ils ne savent pas que c’est possible à la base. Cela transperce les frontières car cela existe aussi dans la scène hip-hop avec des artistes qui font tout eux-mêmes et remplissent des grosses salles. Cela peut contribuer à habituer les institutions à un modèle qui nous parle vraiment et nous paraît assez sain. Pour en revenir aux médias, le plus compliqué reste que nous ne parlons pas le même langage. Dans le cas d’une interview, les questions auraient été radicalement différentes, sauf peut-être la première. Mais avec la même réponse, la personne en face n’aurait pas eu idée de ce que cela représente en énergie et implication pour un groupe comme le nôtre de faire 900 dates. Cela en serait resté à des chiffres.

Je me demandais comment Quentin arrivait-il à conjuguer sa carrière solo avec Birds in Row ? (ndlr. Deuxième album de Quentin Sauvé
Quentin Sauvé


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''Enjoy The View'' en sortie imminente)

Je le laisserai répondre quand il passera. De façon plus générale c’est compliqué car Birds in Row est devenu un de nos gagne-pains. On est maintenant payés pour faire de la musique, ce qui est un peu aberrant car on n’avait jamais pensé arriver à ce confort. Il n’empêche que nous avons d’autres travaux et relations dans nos vies. Tourner impacte tous les autres aspects. Cela met un frein à la relation de couple par exemple.

''Avoir d’autres projets musicaux en rajoute une couche. On tâtonne là-dessus avec de grosses remises en question pour voir comment agir pour que chacun s’y retrouve. C’est difficile mais intéressant de le faire car cela nous met dans les positions suivantes: qu’est-ce qui est important pour l’individu, pour le collectif, comment faire pour faire marcher les deux ?''

Cela peut créer des tensions et des malentendus mais nous faisons les choses entre potes qui ont à cœur le bien-être de chacun dans le groupe.
Quentin arrive et Bart lui tend la perche. Il se marrent tous les deux...
Q: Je n’y arrive pas. Bon, jusqu’ici ça s’est plutôt bien goupillé. Là on aurait voulu sortir les albums de façon plus espacée mais le covid s’est invité. Nous étions les uns et l’autre dans l’attente, ce qui fait qu’ils sortent avec seulement six mois d’écart. C’est donc galère niveau planning mais on se débrouille.

Tu peux nous parler de ''Bright Colours'', la structure/label que vous avez fondée récemment ?
C’est un projet parallèle à l’album avec l’objectif de regagner un peu d’indépendance. Si demain nous voulons sortir un disque sans nécessairement l’aval d’un label ? Comment structurer notre groupe de façon plus professionnelle ? Ces questions nous ont amenés à créer notre propre entreprise. Nous allons aider à sortir l’album de Quentin, nous l’avons fait pour ''Gris Klein'' en tant que producteur avec les frais de studio etc. Nous verrons ce que nous en ferons ensuite car on n’est pas à l’abri de tomber sur un groupe coup de cœur avec l’envie de l’aider. Dans le DIY, les labels sont un peu des banques qui se mettent à plusieurs pour une sortie et on pourrait s’inscrire là-dedans. En tout cas, nous sommes partis de notre besoin de structurer un pôle pour porter Birds In Row. C’est ce que nous voulions créer au début de notre existence mais nous n’avions pas les moyens de le faire. Red Creek reste notre label mais il y a d’autres idées qui pourront se concrétiser. C’est intéressant car on comprend mieux ce que c’est que d’être un label. En mettant les doigts dedans, on se rend compte des difficultés et on évalue mieux la situation et le travail des autres labels.

Qu’est-ce qui t’a marqué musicalement ces derniers temps ?
C’est hyper difficile d’être surpris aujourd’hui, pas parce qu’il n’y a pas de bons groupes actuellement, mais parce qu’on a tellement écouté de choses dans nos vies avec les mêmes codes. Le dernier Daughters
Daughters


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est le dernier truc noise ''véner'' qui m’a marqué. Malheureusement avec le chanteur, je n’ai pas envie de soutenir (ndlr. Fin 2021, Kristin Hayter, alias Lingua Ignota
Lingua Ignota


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, a publié une déclaration détaillée accusant son ex Alexis Marshall, d'abus sexuel, de harcèlement moral, de viol et de l'avoir poussée à tenter de se suicider)
. J’ai beaucoup écouté Fontaines D.C.
Fontaines D.C.


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qui sont incroyables avec leur capacité de proposer à la fois une musique un peu déprimante et super accrocheuse. C’est bête mais durant le confinement j’ai découvert Radiohead
Radiohead


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auquel je ne m’étais par vraiment intéressé jusqu’alors. Nos potes sortent des trucs qu’on adore, Soja Triani en électro pop ou Orbel qui conçoit une espèce de doom électro chantée en Basque. J’essaie de me détacher de ce que je connais en écoutant de l’électro et de la techno pour ensuite revenir sur d’autres choses en retrouvant l’émerveillement et la stimulation que je peux connaître quand j’écoute Envy
Envy


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ou Amanda Woodward
Amanda Woodward


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. Quentin écoute beaucoup de folk et de pop, tandis que Joris est capable de s’envoyer de la Noise très bizarre avant de se coucher ou des trucs post-punk.

Et humainement ?
Voir des gens qui continuent de se rebeller contre les injustices sociales. Mais humainement, ce qui me marque le plus est la douleur des gens. A la base je suis tatoueur et il y deux semaines je travaillais avec deux Ukrainiennes qui viennent de Kharkiv. Cela m’a brisé de voir la douleur dans leurs yeux quand on a parlé de leur ville natale détruite par un Etat autoritaire et totalitariste. Voir des gens dormir dans la rue alors qu’à son élection Marcon avait annoncé que trois ans plus tard il n’y aurait plus de familles à la rue. A côté de ça il y a aussi la réaction populaire de l’entraide: certains syndicalistes du secteur de l’énergie (ndlr. A Marseille) viennent de rendre l’électricité à moitié prix pour les boulangeries. Mais tout cela repose sur la douleur humaine dans une société en chute libre et j’ai du mal à l’occulter.

''J’admire les gens qui s’insurgent contre l’injustice sociale et mettent les mains dans la merde pour en parler et s’y attaquer.''

Les débats sur le racisme et les violences sexistes et sexuelles engendrent énormément de choses. Même si cela ne date pas d’hier, cela sort maintenant dans l’espace public et quelque chose se passe. C’est peut-être douloureux pour beaucoup, mais c’est tellement nécessaire et cela arrive enfin.


Birds In Row en concert à Bruxelles (LR6) le 22 août 2013.

Récemment Big Brother vous a vus en même temps en studio avec Coilguns
Coilguns


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. Vous n’avez rien à annoncer? Ou sont-ils venus simplement vous faire signer la préface du ''manuel du punk urbain'' ? (Ndlr: clin d'œil au discours de remerciement de leur chanteur Louis Jucker, lauréat d'un prix suisse de musique en octobre 2021 à Lugano)

Je ne t’annoncerai rien en termes de finalité. Mais on s’est enfermé dans le studio pendant une semaine pour composer et enregistrer de façon spontanée. Nous nous sommes souvent rencontrés et nous sommes devenus potes. Une occasion s’est présentée et nous l’avons saisie. Ça passe ou ça casse de s’ouvrir à d’autres gens alors que tu joues habituellement avec les mêmes personnes. Et ça a marché car les deux groupes fonctionnent de la même manière et assez démocratiquement.

''Coilguns a toujours été un nom qui était un peu dans le fond quand on tournait et qu’on arrivait dans un squat. C’est quoi ce groupe qui est trop bien ? Mais bien sûr, c’est Coilguns !''

Puis on a tourné ensemble et ça a marché à merveille humainement. Alors, bosser ensemble c’est un peu comme si un couple faisait un bébé. En écoutant les morceaux on ne s’attendait pas du tout à ça mais c’est très cohérent. Ni du Coilguns
Coilguns


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, ni du Birds in Row. Un truc au milieu mais surtout au-delà. Quelque chose devrait être écoutable vers la fin de l’année.

Quelle est la suite envisagée pour Birds in Row ?
On va encore tourner avec beaucoup de w-e, des festivals cet été puis une nouvelle tournée d’une trentaine de dates en automne avec moins de France et plus d’étranger. Ce qui va faire du bien car nous ne faisons que la France en ce moment, ce qui nous paraît très bizarre car ce n’était pas trop le cas avant. C’est cool car beaucoup de gens nous découvrent et d’autres sont contents de nous revoir car ils n’avaient plus l’occasion depuis un moment. Mais on aime bien changer de pays et de culture tous les trois jours et y voir tous nos amis de longue date qui nous ont fait jouer auparavant. D’ailleurs c’était bon d’en revoir à travers les pays durant la tournée avec Cult Of Luna. Ça nous a rappelé pourquoi on était là et ce qu’on aimait en voyageant autant. Construire toutes ces relations humaines mais en ne voyant les gens qu’une fois par an... C’est très bizarre en fait... (grand sourire aux lèvres !)

Un dernier mot aux lecteurs/lectrices de SMA ?
Je ne suis pas très bon pour ça. Simplement merci beaucoup pour cet interview. C’était cool !
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