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Live report 09-06-2026 par Panda 8 min de lecture

Kylesa : Un retour sans aucune rouille

Dix ans ! Dix longues années pendant lesquelles les riffs de Kylesa n’ont continué à tourner que sur les platines et sans que personne ne sache réellement si la machine redémarrerait un jour… Lorsque ces cadors de Savannah avaient annoncé leur mise en sommeil en 2016, beaucoup d’entre nous avaient rangé leurs vinyles usés de « Static Tensions » ou « Spiral Shadow » dans la case des souvenirs précieux d'une époque où le sludge, le punk et le psychédélisme s'entrechoquaient avec une créativité rare. Dix ans à revoir les vidéos de festivals et à se demander ce qu'aurait pu devenir l'un des groupes les plus singuliers de la scène sludge moderne. Mais voilà ! Dix ans plus tard, ils sont enfin de retour sur scène, et ce dimanche soir au Trix Club d'Anvers, Kylesa a joué comme un groupe qui aurait simplement appuyé sur pause avant de reprendre sa phrase exactement là où elle s'était interrompue…

Avant que les Américains ne viennent rappeler pourquoi leur absence avait laissé un vide immense dans le paysage heavy, la mission d'ouvrir les hostilités revenait aux Belges de Modder. Une tâche rarement simple lorsqu'une partie du public est déjà mentalement occupée à compter les minutes avant le retour d'une formation culte. Qu'importe. Le quatuor flamand s'est présenté avec la ferme intention de transformer l'attente en expérience à part entière. À coups de riffs massifs, de passages sludge poisseux et d'atmosphères aussi épaisses qu'une purée de pois un matin de novembre sur le ring d'Anvers, Modder a progressivement capté l'attention d'une salle encore en phase d'échauffement. Sans chercher à séduire à tout prix, le groupe a imposé son univers avec une assurance tranquille et une intensité croissante, récoltant au passage des applaudissements de plus en plus nourris. Un son dense, organique, parfois oppressant, qui a progressivement obligé les conversations à céder la place à l'écoute. Avec un Maurice van der Es toujours aussi charismatique en maître de cérémonie, la formation gantoise fut une excellente mise en bouche, suffisamment consistante pour ouvrir l'appétit sans pour autant gâcher le plat principal. On rappelle d’ailleurs qu’ils ont sorti un nouvel opus (« Destroying Ourselves for a Place in the Sun ») l’an dernier et qui se déguste sans modération.





Une foule nettement plus dense s'est ensuite massée devant la scène, l'attente est palpable. Pas besoin d'artifices. Pas besoin d'introduction grandiloquente. Lorsque les musicien.e.s prennent place, Tired Climb ouvre les hostilités avec une évidence désarmante. Dès les premières mesures, la mécanique Kylesa se remet en marche : les guitares qui se croisent sans jamais se marcher dessus, les lignes vocales de Phillip Cope et Laura Pleasants qui se répondent comme deux consciences en conflit permanent, et surtout cette capacité unique à injecter de la mélodie dans des structures pourtant massives. Bottom Line et Don't Look Back poursuivent le travail de démolition. Le son est colossal mais remarquablement précis. Chaque couche apparaît distinctement dans ce mur sonore que d'autres groupes auraient transformé en simple bouillie. Kylesa a toujours excellé dans cet équilibre délicat entre violence et sophistication, et la démonstration est éclatante ce soir, même si le micro de l’ami Phillip peinera à se faire entendre pleinement durant la prestation.

Il faut dire que Kylesa n'a jamais été un groupe de sludge comme les autres. Fondé au début des années 2000 dans la fertile scène underground de Savannah (d’où proviennent également des formations aussi cultes que Baroness ou Black Tusk), le groupe a rapidement dépassé les frontières du genre. Là où beaucoup de formations se contentaient d'alourdir toujours davantage leur propos, eux regardaient autant vers le punk hardcore que vers le rock psychédélique des années 70. Cette ouverture d'esprit explique sans doute pourquoi leur musique conserve aujourd'hui une fraîcheur étonnante. Derrière les fûts, un visage familier attire également l'attention des plus observateurs. Roy Mayorga n'est pas exactement le premier venu. Passé par Nausea, Soulfly, Stone Sour, Ministry, Hellyeah et même notre fleuron national Channel Zero, le New-Yorkais traîne derrière lui plusieurs décennies de metal, de punk et de hardcore. Recruté pour accompagner la renaissance de Kylesa aux côtés du bassiste John John Jesse, lui aussi ancien de Nausea, il relève un défi de taille : succéder à l'une des particularités historiques du groupe, ses fameux dispositifs à deux batteurs. Loin de chercher à reproduire ce qui existait auparavant, Mayorga impose sa propre lecture des morceaux, plus directe, plus nerveuse, mais tout aussi puissante. Là où d'autres auraient tenté de remplir tous les espaces, Mayorga privilégie l'impact. Chaque frappe semble avoir été validée par une commission d'experts en démolition contrôlée. Le résultat ? Une assise rythmique qui fait vibrer le plancher du Trix tout en laissant respirer les méandres psychédéliques du groupe.



Et voici que l'ambiance prend justement une tournure encore plus particulière lorsque le groupe exhume Clutches, reprise évidente de Nausea qui rappelle à quel point les racines crust punk et hardcore demeurent profondément ancrées dans son ADN. Une parenthèse aussi abrasive que réjouissante qui fait le lien entre passé et présent. Au fil des morceaux, une évidence s'impose : l'absence n'a rien émoussé. Sur Cheating Synergy, les rythmiques labyrinthiques semblent presque naturelles. Les lumières enveloppent progressivement la scène de nuances rouges et violettes tandis que les riffs tournent comme des satellites autour d'une planète en perdition. La section centrale du concert se révèle particulièrement captivante avec Only One dont les mélodies flottent au-dessus d'une base toujours aussi massive. Said and Done déploie ses lignes hypnotiques tandis que Unspoken apporte une tension presque suffocante. Les paupières se ferment dans le public. Les têtes oscillent à l'unisson. Certains semblent littéralement absorbés par les spirales sonores qui se déploient devant eux. Hollow Severer remet ensuite plusieurs couches de lourdeur sur l'édifice. Dans les premiers rangs, les corps s'entrechoquent sans hostilité, comme poussés par une force commune. Sur Unknown Awareness, Laura Pleasants capte toute l'attention. Son chant conserve cette rugosité émotionnelle qui a toujours constitué l'une des signatures du groupe. À plusieurs reprises, le Trix Club se transforme en gigantesque caisse de résonance où chaque note paraît rebondir sur les murs avant de revenir frapper le public en plein visage. Et lorsque retentissent les premières notes de Where the Horizon Unfolds, un frisson parcourt la salle. Le morceau déploie toute la richesse de l'univers Kylesa : lourd, aérien, inquiétant et étrangement beau à la fois. Un condensé parfait de ce qui rend le groupe si singulier depuis plus de vingt-cinq ans.



Puis vient Scapegoat ! Et quel final de set principal ! Le morceau agit comme une véritable décharge électrique. Chaque riff semble plus lourd que le précédent. Chaque cri paraît chargé de toutes les années d'absence, de toutes les attentes accumulées depuis la pause du groupe. Lorsque les dernières notes s'éteignent enfin, les sourires sur scène en disent long. Ceux du public également. L’ultime rappel nous arrive avec Running Red. Un choix parfait pour conclure la soirée dans une dernière montée en puissance. Le combo lâche ses dernières cartouches tandis que le public savoure chaque seconde supplémentaire offerte par ce retour longtemps considéré comme improbable.

Il existe des reformations opportunistes. Des retours motivés par la nostalgie ou les impératifs financiers. Ce concert n'avait rien de tout cela. Kylesa est revenu parce que Kylesa avait encore quelque chose à dire. Et à entendre la puissance, la cohésion et l'envie déployées ce soir au cœur de ce Trix surchauffé, le message est parfaitement passé.

Les absents pourront toujours se consoler en se jurant de les revoir à l'Alcatraz cet été. Les présents, eux, savent déjà qu'ils ont vécu un de ces instants rares dont le souvenir ne cessera de se bonifier avec les années…

Remerciements au Trix et à Mike Harsdorf

Texte et photos : Panda

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