Kristin Michelle Hayter a.k.a Lingua Ignota est là devant moi, semblable à une entité elfique qui dépasserait toute humanité. La chanteuse américaine ayant bercé mes tympans à répétition, j'avoue avoir placé la barre très haut pour son concert.
Sur scène, elle apparaît vêtue d'une robe verte et un harnais, puis se met sereinement à éparpiller des néons blancs qui seront ce soir les sentinelles de l'Orangerie. Puis, 'Many Hands' commence.

La chanson « I who bend the tall grasses » est probablement celle qui m'a le plus marquée. L'implication émotionnelle mise dans la voix ne pouvait pas être un hasard. L'artiste multi-instrumentiste (dont le nom en latin signifie ''langue inconnue'' fait surtout référence au langage construit par l'abbesse de Rupertsberg, Hildegarde de Bingen) a écrit à ce sujet : « Cette chanson est inspirée d'un poème que la dernière femme de mon ami Blake Butler a écrit. Elle a perdu la vie pendant que j'écrivais l'album. Cette poétesse s'appelle Molly Brodak et le nom du poème est ''Jesus''. C'est probablement la chanson la plus violente de l'album, ce qui transitionne bien avec les parties de chant scream que je travaille depuis 2 ans maintenant. C'est comme le dernier souffle de l'album, qu'on a enregistré en une prise.». La chanson fait partie du 3ème album. On sent que l'artiste est apaisée, l'heure du répit a enfin sonné. Cependant, celles et ceux l'ayant découverte à travers un opus précédent risquent d'être déçu(e)s... Notamment parce que son côté torturé est moins « brut » (contrairement à par exemple : ''That he may not rise again'', morceau de son EP ''Let the Evil of His Own Lips Cover Him'' sorti en 2017, cette track qui fait référence au texte de Psalm 140 de la Bible et teintée d'un fond qui alterne entre orgue et harsh noise). Le scream est moins prononcé (pas comme dans l'album ''All Bitches Die'' où c'est omniprésent).

Et puis là , surprise : la chanteuse descend de la scène et marche au milieu du public, comme pour cristalliser cet instant de la plus belle des façons. Elle s'arrête par moments, regarde les spectateurs/trices dans les yeux, à quelques centimètres de leur visage.
Le public intrigué ne s'attend pas à ce que l'artiste fasse ''couler'' ensuite une chaîne jusque dans les entrailles du piano à queue, pour nous interpréter un morceau au piano-voix teinté de cliquetis métalliques. Dans l'instant qui suit, la fée verte disparaît derrière un grand rideau, sous un tonnerre d'applaudissements qui ne tardera pas à la faire revenir sur scène, dos à nous et toujours au piano-voix. ''Jolene'' est la chanson annonçant la fin de cette sorte de cérémonie.
Le christianisme est un thème récurrent dans les chansons de son vrai nom Kristin Michelle Hayter, à la façon d'une invocation de Jésus. Bien que ce soit la caractéristique de son art que j'aime le moins, ça fait sens avec tout l'univers que l'artiste a construit autour de sa musique.
Entre son deuxième et troisième album, beaucoup de choses se sont passées, notamment le début et la fin de sa relation extrêmement toxique et abusive avec Alexis Marshall. Le sujet avait déjà été abordé dans notre webzine (http://www.shootmeagain.com/readnews/76129_linguaignotaaccusealexismarshalldaughtersdabussexueletdeviol).
''Sinners Get Ready'' sorti en août 2022 est donc la consécration de la résilience pour la musicienne.
En quelques mots, Lingua Ignota nous envoûte, avec des mélodies et images cinématographiques, dramatiques, dans une théâtralité unique.

