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Roadies, quand la passion rejoint l’ombre

Mardi 1 novembre 2016

Une salle plongée dans une semi-pénombre. Quelques spots allumés sur la scène laissent apparaître des instruments, des amplis, des micros. Il règne un certain calme. Cette sensation est assez agréable voire surprenante étant donné que dans quelques minutes les musiciens vont monter sur scène et ça va être le bordel !
La salle commence à se remplir. Les murmures se transforment en brouhahas.
Une ombre vient brancher un micro, déposer une guitare. Une autre des set-listes.
Tom Petty (Tom Petty and the Heartbreakers) a dit ceci: « I think the general public has no idea what roadies do. Bless’em all. I just play the songs. They make the show. / Je pense que la majorité des gens n’a aucune idée de ce que font les roadies. Bénissez-les tous. Je joue juste les chansons. Ils font le show. »
Allez, venez, je vous emmène dans l’envers du décor à la rencontre de quelques roadies.



Le terme « roadie » veut tout dire et rien dire. C’est un peu un terme fourre-tout qui englobe plusieurs choses.
Le stagehand, tout d’abord, aussi appelé « les petites mains » ou « les pousseurs de caisses ». Personnellement, c’est cette image-là qui me vient en tête quand je pense à un roadie. Vous allez vite vous rendre compte que ma première idée est assez réductrice (heureusement, j’en ai souvent une deuxième !).
Un roadie c’est aussi le technicien son, lumière ou vidéo, le stage manager, le backliner, le coordinateur technique, le décorateur, le site manager, le production manager, etc.
Certains roadies suivent un groupe en tournée dans des tourbus. D’autres bossent dans les festivals et/ou les salles de concert.
Ça c’est la partie un peu théorique pour cadrer les choses et savoir de quoi on parle.

Tire, pousse, lève !


« Quand j'étais gosse, se souvient Xavier Benoît, je suis allé voir Judas Priest en concert. Rob Halford est entré sur scène sur une Harley. Il est tombé et est resté coincé sous le moteur. En une fraction de seconde, des roadies sont venus pour l’aider. Je me rappelle avoir été très impressionné par ces types qui ont maîtrisé la situation. C’est la première fois que j’ai vu un roadie, avant même de savoir ce que c’était. »
Xavier Benoît, tour manager et producteur manager pour Fire Mountain Tours, une boîte qui bosse à Moscou, Los Angeles, en France et en Belgique. Il bosse pour Descendents, Black Mountain ou encore Earthless, Mastodon, Black Cobra. Xavier est sur les routes depuis 25 ans, ceci n’est qu’un échantillon des groupes avec lesquels il a bossé.
Xavier décrit le métier de roadie comme le métier le plus sous-estimé, le plus sous-payé et le plus difficile dans le monde de la musique. Pourtant une bonne équipe de roadies est la base pour organiser une tournée ou un concert !
« J’aime mon job parce qu’on me paye pour être immergé totalement dans la musique. Ce qui est quand même incroyable », confie-t-il.



Chi est depuis 10 ans dans le métier. Il fait surtout du montage et du démontage de scènes. Avec ses collègues, ils s’appellent entre-eux les TPL pour « Tire-Pousse-Lève » parce que « tire un peu ça, pousse un peu ça, lève un peu ça ». S’il doit intervenir sur scène pendant un concert, Chi, comme ses collègues, ne doit pas être vu. Le but est d’être discret.
Le roadie ce n’est pas un peu celui qui se tape le sale boulot pour que les autres en profitent? « Tout est relatif, explique Chi. Il n’y a pas de sale boulot. On le fait parce qu’on l’aime, parce qu’on est payé pour ça et parce qu’on sait que chaque job a son utilité et son importance. Il n’y a rien de vexant là-dedans. Notre fonction veut qu’on ne soit pas mis en avant. Tant qu’on ne voit pas qu’on est là c’est que tout va bien. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous sommes habillés en noir et qu’on nous appelle les hommes de l’ombre. »

« J’aime mon job mais évidemment si je devais choisir je préférerais être sur scène avec mon groupe que dans l’ombre, me confie en rigolant Max Marzocca. Le public ne s’imagine pas tout le travail caché qui est réalisé derrière une scène. Mais, pour moi, ce n’est pas ça qui est important à la fin de la journée. L’important c’est que le show se déroule sans encombre et que le groupe soit heureux chaque soir. »
Max est musicien au sein de The Ossuary et Natron. Il est aussi roadie, tourmanager et drumtech pour des dizaines de groupes comme Obituary, Marduk, Suffocation ou Pestilence avec lesquels il a tourné en Europe et en Asie.
Le boulot de Max c’est accorder le drumkit avant que le groupe n’arrive pour le soundcheck et si nécessaire changer des peaux. Quand le show va débuter, Max s’occupe encore de deux, trois dernières choses comme l'approvisionnement en eau et serviettes sur scène et fait un rapide linecheck. Après, il se planque derrière la pile d'ampli à côté du batteur pendant toute la durée du concert avec toujours un œil sur le batteur et le drumkit. Quand c’est fini, il charge tout le matériel et s’assure que tout a bien repris sa place dans la remorque. Et le lendemain, c’est reparti !
Max aime ça parce qu’il est d’abord un batteur et qu’il aime forcément … les batteries. Il apprécie aussi être sur la route, voyager et travailler pour d’autres batteurs. Max se sait chanceux de pouvoir vivre de sa passion et travailler avec les meilleurs batteurs.
« La vie de roadie est pleine de hauts et de bas, ajoute t-il. J’ai une histoire drôle à raconter. On m’a demandé de faire quelques chansons avec Suffocation, un de mes groupes préférés, et visiblement je ne m’en suis pas trop mal sorti. En fait, cela n’arrive d’habitude que pendant les soundchecks quand le batteur n’est pas dans le coin. Ca a été un super honneur pour moi ! »

Vous avez dit horaires de tarés ?


Gabi Crispin a commencé en 1991 à pousser des caisses et à décharger des camions à Forest National. Petit à petit, il est devenu chef d'équipe puis backliner. Il est parti en tournée dans le monde entier avec plusieurs groupes Belges dont dEUS.
Son job c’était monter les instruments, les accorder, faire en sorte que tout soit prêt quand le musicien arrive. Celui qui cavalait dans tous les sens quand une corde de guitare cassait, c’était lui !
« Les journées commençaient aux alentours de 7 heures pour se terminer vers 2 heures du matin, me raconte Gabi. C'était fort variable en fonction des productions à mettre en place. C'était très épanouissant pour moi à l'époque car je voulais vraiment faire ce métier. Il faut aimer ça, aimer la musique, sinon on ne tient pas 6 mois. Les gens s’amusent à un concert et ne se rendent pas compte de tout le travail qu’il y a derrière. Le sourire du public après le spectacle est la meilleure récompense d'un travail bien fait. »
Gabi me confie aussi que les tournées lui ont permis de faire de belles rencontres, de beaux voyages, de découvrir des nouvelles techniques notamment au niveau son et lumière.



Olivier Roy, surnommé « Bolle », a lui aussi commencé en étant roadie à Forest National pendant une dizaine d’années, de ses 25 à 35 ans. Maintenant, il a créé sa boîte « Rock’n’Bolle » basée à Ecaussinnes. Elle fournit de la main d’œuvre et du matériel pour les concerts, spectacles et évènements en Europe et en Afrique.
Il travaille tout l’été sur des festivals en Belgique et bosse aussi avec Franco Dragone ou le Cirque du Soleil. « J’ai un deal avec ma femme, dit-il, si le projet est intéressant et rentable, je pars un mois et demi maximum. C’est une véritable aventure humaine. On passe ses journées avec un groupe de 10 à 40 personnes. On voit une ville différente chaque jour. Je suis un amoureux de la musique donc je suis dans mon élément.»

Edgar Coppée est stage manager, c’est-à-dire qu’il gère tous les intervenants sur une scène ainsi que le respect du timing.
« Les conditions de travail ne sont pas faciles mais c’est un métier-passion », explique-t-il.
L’offre de concerts et de festivals en Belgique ne permet pas de travailler à temps-plein. Edgar enchaîne des festivals de mai à septembre (Couleur café, les Nuits Bota, Dour, les Ardentes, etc.) et le reste de l’année travaille sur des concerts.
« Quand on bosse sur des festivals, on fait des semaines de 70 heures et entre 16 et 20 heures par jour. On a un ou deux jours pour rentrer à la maison puis repartir sur un autre festival. On n’est pas logé à l’hôtel, on dort sous tente, on mange de la nourriture de collectivité, parce qu’il y a des contraintes budgétaires et ce n’est pas de la très bonne nourriture. De toute façon, on n’a pas souvent le temps de manger. On engouffre quelques bouchées sur le coin d’une caisse. »
Edgar ajoute qu’il est quasiment impossible d’avoir une relation sérieuse ou une vie de famille. L’idéal est d’avoir un conjoint(e) qui comprend et/ou qui est aussi dans le milieu.

Les musiciens parfois pas cool à gérer

L’équipe de Rock’n’Bolle a longtemps affiché à l'entrée de la scène côté backstage une citation d’Henry Rollins (chanteur du Rollins Band, écrivain, acteur, compositeur, scénariste et producteur américain):
« Listen to the stage manager and get on stage when they tell you to. No one has time for your rock star bullshit. None of the techs backstage care if you’re David Bowie or the milkman. When you act like a jerk, they are completely unimpressed with the infantile display that you might think comes with your dubious status. They were there hours before you building the stage, and they will be there hours after you leave tearing it down. They should get your salary, and you should get theirs./Ecoute le stage manager et monte sur scène quand on te le demande. Personne n’a de temps à consacrer à tes conneries de rock star. Ça n’intéresse aucun des techniciens de savoir si tu es David Bowie ou le marchand de lait. Quand tu te comportes comme un con, tu n’impressionnes personne avec l’attitude infantile que tu imagines être liée à ton pseudo-statut. Ils étaient là des heures avant que tu montes sur scène et ils seront là des heures après que tu la quittes. Ils devraient avoir ton salaire et toi le leur.»

Utilisée comme clin d’œil, elle révèle le comportement parfois pas très cool de certains musiciens à l’ego comment dire… légèrement surdimensionné.
Edgar Coppée admet que les rapports entre techniciens et artistes sont au beau fixe dans 99% des cas mais le métier étant difficile, le stress et la fatigue aidant, l’un peut parfois perdre son sang-froid, d’un côté comme de l'autre.
« Effectivement, beaucoup d'artistes ne réalisent pas que nous exerçons notre métier, que nous côtoyons des artistes quotidiennement et même souvent de très grands artistes. Je ne peux pas dire que nous sommes blasés mais rencontrer un grand artiste, parler avec lui n'a, pour nous, absolument rien d'extraordinaire. »



Philibert Otto est lui technicien son et lumière pour la boîte « Ph.8 Studio & Live » qu’il a créé et coordinateur technique et régisseur au Centre culturel de Chênée. Il produit notamment la Guerre des Gaules et bosse pour des groupes comme Exuviated, Lady Carnage, Libertas Gentes ou Set the Tone à l’époque.
Certains musiciens (parfois encouragés par le public) trouvent que c’est rock’n’roll de shooter dans un pied de micro, de lancer un micro, de faire monter des gens sur scène, de sauter à pieds joints sur un retour ou de monter dessus !
« Ça coûte 300€ un micro ! Il faut du respect mutuel, du bon sens, faire la fête dans la bonne humeur et en respectant le matériel. Un jour un chanteur m’a dit qu’il avait apporté ses propres micros parce qu’il aimait faire le show et risquait de les abîmer. J’ai dit « respect ». Il faut un peu de feeling et de diplomatie pour gérer tout ça. »

Une équipe

Philibert rappelle que son boulot est avant tout et surtout un boulot d’équipe. Tout doit être nickel de A à Z. Chaque poste est important et participe à la réussite de l’ensemble. Les techniciens son et lumière sont souvent remerciés par les groupes, ce sont en quelque sorte les plus visibles des hommes de l’ombre. Le groupe ne remercie jamais le gars qui a placé le micro ou accordé son instrument. Un tort.
C’est la passion qui le motive. Les beaux moments vécus, les défis technologiques relevés.
« Tu ne fais pas ce boulot pour les congés ou la reconnaissance, poursuit Philibert. C’est un métier très complet techniquement, artistiquement et humainement. Les techniciens sont peu reconnus en tant qu’artistes alors que nous produisons aussi une partie artistique, créative et personnelle. »
Philibert confie aussi que son boulot est stressant. Pour ne pas se planter, il est nécessaire de bien communiquer avec son équipe, de déléguer en toute confiance et d’être au service de l’artiste.
« Par exemple, pour le Dour festival, c’est 5 jours de boulot non-stop. Tu dors sur place, en tente parce que tu n’as pas le temps d’aller à l’hôtel qu’on t’a réservé qui est à ¾ d’heure de route. Tu as juste le temps de dormir 5 heures et tu n’as encore rien mangé ! C’est beaucoup d’heures de travail, de flash lumineux dans les yeux, de bruit. Tout cela fatigue. C’est aussi un boulot qui est destructeur au niveau familial. »

Un boulot en mal de reconnaissance


Olivier Roy explique qu’il n’y a aucune reconnaissance du métier en Belgique. « On est laissés pour compte. À l’heure actuelle, on ne sait pas si les techniciens du spectacle vont être reconnus dans le statut d’artiste. Si cela continue comme ça, dans dix ans, il n’y aura plus de bons techniciens car les gens ne seront plus motivés. »
Tout s’apprend sur le tas. La Région Wallonne reconnait cependant un savoir-faire dans certains métiers très spécifiques via les certificats de compétences.
Edgard Coppée ajoute qu’ils sont considérés comme des chômeurs de longue durée. « C’est impossible d’avoir un CDI dans ce métier et le Forem ne considère pas que ce que nous faisons soit un métier. Cette loi est faite par des gens qui ne connaissent rien à notre réalité de terrain. »
Pour des informations complémentaires sur le sujet, je vous conseille de contacter des structures qui travaillent pour les artistes et les techniciens et notamment ceux qui mènent leur carrière professionnelle de façon intermittente ou à temps-partiel comme la Smart ou t-heater.

Après avoir levé un coin du voile sur l’arrière du décor, j’ai envie de dire « respect » à tous ces passionnés de musique avec un grand M qui bossent dans l’ombre dans des conditions pas toujours évidentes. Être roadie c’est définitivement effectuer un travail très particulier.
D’autant plus que le secteur évolue. Avec la numérisation, il est courant que les groupes emmènent une partie de leurs lumières, de la vidéo, des décors ou avec leur propre table de mixage numérisée. C’est plus de boulot pour les roadies alors que le temps pour décharger le camion et le recharger à la fin du show reste le même.
Plusieurs roadies m’ont dit que c’était sympa de mettre un peu de lumière sur leur boulot. De rien, de rien du tout. Les roadies, des gens qui gagnent à être connus.
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AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évèn...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrièr...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe e...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

► COMMENTAIRES

JEAN-SéBASTIEN PORIGNAUX - 02-11-2016, 12:28
Merci Isa pour cette mise en valeur de notre job. Que ton travail soit lu par un maximum de gens. Tu et nous le méritons bien :-)
ISABELLE - 02-11-2016, 17:04
????
ERIK - 02-11-2016, 22:55
Isa, ça te surprend les compliments ? :D
ISABELLE - 03-11-2016, 20:04
Mauvaise manip, Erik.
Merci pour ton comm, Chi! A la prochaine!
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