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Ils chantent donc je lis. Quand les bouquins parlent musique.

Mardi 20 décembre 2016

A Alain.
Je voulais fouiller dans ta collection de livres Camion Blanc.
Je n’ai pas eu le temps…


Vous qui lisez cet article sur ce webzine, vous aimez la lecture, la musique ou les deux ?
Vous avez peut-être dans vos chiottes un exemplaire d’un magazine comme RockHard ou RollingStone ou, dans votre bibliothèque ou sur votre table de nuit, des livres sur la musique ou sur un artiste en particulier.
Vous connaissez sans doute Camion Blanc, l’éditeur qui véhicule le rock avec ses titres cultes comme « La fièvre de la ligne blanche » (la bio de Lemmy de Motorhead), « The Dirt » sur Mötley Crüe ou encore « Les Seigneurs du Chaos » qui traite du black metal satanique.
Dans les années 90, je bavais devant ces bouquins trop chers pour mon portefeuille d’ado. Quoiqu’il en soit, je les trouvais super intéressants de par leurs contenus originaux voire marginaux et j’adorais en dévorer quelques pages dans les allées de la FNAC à Bruxelles.



Je me suis toujours demandé pourquoi la littérature sur la musique était si peu développée, en particulier concernant les musiques alternatives alors que les amateurs du genre sont là. J’ai donc eu envie de creuser un peu derrière le camion blanc, de rencontrer des auteurs et de m’intéresser aux quelques autres maisons d’édition actives dans le domaine.
On y va?

Underground et indépendant


Joy Division, vous connaissez ? Mais si, ce groupe de rock/punk britannique de la fin des années 70 dont le chanteur était Ian Curtis. Eh bien, l’acte fondateur de Camion Blanc c’est la publication par Fabrice Revolon et Sébastien Raizer d’un livre sur ce groupe. En 1992, il n’existe aucun ouvrage en français sur le sujet. Pire, aucun éditeur ne voie l’intérêt d’éditer un tel ouvrage. Personne ne va lire ça… Mais Camion Blanc l’a fait et à cette époque, il est la seule maison d’édition française à le faire.
Le catalogue s’est ensuite étoffé avec d’autres publications et des traductions. Il approche maintenant les 450 livres sur la culture et la musique alternatives. On trouve des bouquins sur le rock’n’roll, le punk, le progressif, le psychédélique, le heavy, la pop, le hip hop, le death, le metal et j’en passe. C’est assez déroutant même de voir des bouquins sur Johnny Halliday, Richard Anthony, ou Christophe côtoyer ceux sur Katatonia, Dave Grohl ou Adam Ant !
Dominique Franceschi qui chapeaute les parutions du catalogue musique m’explique que le lien n’est pas à chercher dans le style, mais dans le fait qu’à un moment, un auteur, parce qu’il est fan de tel ou tel artiste, groupe ou mouvement a décidé de rédiger un livre sur ce sujet.
« La lecture permet de s’imprégner d’un pan d’une culture musicale et d’apprendre un maximum d’informations sur le sujet abordé, explique Dominique Franceschi. La possession d’un objet autre que le disque ou le merchandising du groupe participe aussi de la démarche de publication d’un bouquin. »
Oui, la volonté de Camion Blanc est bien de documenter les différentes scènes musicales dans un esprit d’indépendance totale à tous les niveaux, thématiques et financiers.
C’est une structure underground faite par et pour des passionnés qui évolue en dehors des circuits traditionnels. Moyens très limités, zéro subvention, peu de promo, pas de lumière médiatique.
L’équipe de Camion Blanc est une nébuleuse de quelques personnes qui intervient de façon plus ou moins régulière. « Personne n’est salarié, poursuit Dominique Franceschi. L’activité ne le permet pas. Do it yourself complet. Nous faisons notre truc dans notre coin. Les lecteurs que ça intéresse finissent par tomber sur nos bouquins. Si on voulait gagner de l’argent, on n’évoluerait pas dans ce domaine. Les conditions sont hostiles, mais la maison est toujours là.»



Pour preuve, des nouveaux bouquins sont publiés régulièrement et les prochains qui vont sortir parleront de death metal, de punk, de Daniel Johnston, de musique électronique, de Kiss, de Ministry, de black metal, etc.
Des sujets très variés, donc, choisis en fonction des goûts personnels de l’équipe et des propositions qui lui sont faites par les auteurs.

Amateurs mais passionnés


Des auteurs, j’en ai rencontré un, justement. Deux même, mais on va commencer par le premier. Jean-Marie Vandersmissen a sorti trois livres chez Camion Blanc: « Led Zeppelin, le règne des seigneurs », « Parcours hors-piste. Le rock, de l’ombre à la lumière » et une traduction sur John Bonham, le batteur de Led Zep.
Ancien employé de banque habitant Enghien, il est fan de musique, de lecture, d’écriture et de Led Zeppelin. En 2000, il a décidé de partager sa passion et sa nombreuse documentation sur le quatuor anglais.
« J’ai travaillé sur ce projet pendant 5 ans, le soir après le boulot, se souvient Jean-Marie Vandersmissen. Puis je me suis mis en tête de trouver un éditeur. J’en ai contacté trois. Camion Blanc m’a tout de suite dit « ok ». Ils ont deux atouts : ils véhiculent le rock et leur catalogue n’a pas de deadline. De plus, je n’ai pas déboursé un centime. Le livre a été publié sans bourse délier. »
L’ouvrage intitulé « Led Zeppelin, le règne des seigneurs » est sorti en mai 2005 et s’est vendu à 5.000 exemplaires. Un beau succès. Le livre est toujours acheté aujourd’hui. Le tirage se fait à la demande. Camion Blanc peut imprimer une 50e d’exemplaire en une semaine.
« On s’adresse à un public fan de musique, pas fan de lecture, poursuit Jean-Marie Vandersmissen. Les gens sont plus enclins à écouter de la musique qu’à lire des livres qui parlent de musique. Les livres s’adressent à des fans qui sont intéressés par ce qu’il y a derrière la musique et le groupe. »
Vous suivez ?
Jean-Marie Vandersmissen n’écrit plus. Il collabore maintenant depuis presque trois ans avec des auteurs qui vont publier un ouvrage chez Camion Blanc. Son boulot consiste à s’occuper de la préparation du texte pour la maquette, de l’aménagement de la typographie, des dernières relectures et du traitement des photos. « Cela me prend trois demi-journées par semaine. La très grosse majorité des auteurs de Camion Banc ne sont pas des professionnels. Ce sont des chroniqueurs, des passionnés. L’amateur qui a la possibilité d’être édité sans payer chez un éditeur qui a pignon sur rue, c’est pas mal quand même ! »



Depuis 1992 et Camion Blanc, les choses ont évolué. D’autres maisons d’édition se sont intéressées à la musique comme « Le Castor Astral », « Le mot et le reste ». On trouve même des collections et des catalogues sur la musique chez Fayard ou Flammarion. Mais il est évident que si on cherche des ouvrages sur des sujets plus pointus comme le metal, le black ou le punk c’est pas chez eux qu’on va trouver son bonheur.

Mieux comprendre le monde

Nicolas Bénard est historien et chercheur français. Il est auteur ou coauteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire et la culture metal dont « Opeth. Damnation et délivrance », « Katatonia. Sous un ciel de plomb » chez Camion Blanc ou encore « La culture Hard Rock » aux Editions Dilecta.
Il publie des bouquins en fonction de ses goûts, de ses lectures et de ses réflexions. Il n’a jamais rencontré de difficulté pour publier un de ses écrits. « Si le sujet est bon, dit-il, alors il n'est pas très difficile de trouver un éditeur. En tant que chercheur, j'essaye de décrypter, dans un contexte particulier, l'imaginaire véhiculé par la musique metal. Un artiste ou un phénomène culturel se comprend toujours mieux lorsqu'il est étudié sous un angle historique, sociologique ou anthropologique. C'est un moyen de mieux comprendre le monde dans lequel on évolue et la façon dont il est perçu par les artistes. »
Nicolas Bénard s’intéresse à l'imaginaire très fort de la culture metal, au culte de l'outrance et du progrès qui la caractérise et à ses sources d'inspiration diverses comme le cinéma, la bande dessinée, les mythes ou la mythologie. Il essaye de les décortiquer pour donner des clefs de lecture transversales aux personnes qui prennent le temps de le lire.
Il publiera, en 2017, un essai intitulé « Homo metallicus » qui traite de l'évolution de la figure de l'artiste metal depuis le début des années 1980. C'est Camion Blanc qui assurera cette publication et sa diffusion. (Je pourrai avoir un exemplaire dédicacé, s’il-vous-plait ?)

Un lectorat suffisant ?


Du côté des Editions « Autour du livre » on est vachement plus nuancé. Hugues Barrière publie quatre collections de livres dédiés au rock. Les sujets abordés sont par exemple le rock et la religion, le rock et la politique, Elvis ou encore le rock français.
Ne trouvant pas les livres qu’il voulait lire ni ceux lui permettant de comprendre la musique qu’il aime, Hugues Barrière a créé la collection « Les Cahiers du rock » en 2006.
Son but était aussi de montrer que le rock n’est pas qu’un divertissement, un style ou un look mais bien une culture ! Le rock est lié à l’histoire, à la société: libération morale et religieuse, libération raciale, sociale, générationnelle, sexuelle, vestimentaire, etc.



« Avec l’expérience, confie Hugues Barrière, je me suis rendu compte que la musique rock reste un divertissement et que la plupart des gens la consomment mais ne s’y intéressent pas. Oui, les fans s’intéressent de près à un artiste. Mais qui fait l’effort de comprendre les paroles des chansons qu’il entend, sur lesquelles il danse, qu’il écoute en voiture ? Pas beaucoup... Le milieu alternatif attire peut-être un public plus curieux mais étant lui-même marginal, il n’attire pas un lectorat suffisant pour que des publications puissent être rentables. »
« Par exemple,
poursuit Hugues Barrière, quand j’ai publié le livre sur Marilyn Manson, je ne visais pas les fans de Manson, même si ce sont, au final, les seuls qui ont acheté le livre. Je me disais : je n’aime pas la musique de ce mec ni sa tronche ni ses exubérances mais ça m’intéresse de comprendre pourquoi d’autres l’aiment. On le dit intelligent, alors que dit-il ? Et je pensais que lire ce livre permettrait de comprendre ce qu’il avait à dire sans être obligé de se taper sa musique. »
Un peu amer, Hugues Barrière, qui bosse seul dans sa maison d'édition, a stoppé l’édition, pour le moment.
La distribution devenait un problème pour lui étant donné que l’édition française est une industrie où la distribution capte toute la valeur ajoutée. Du côté de l’édition numérique, ce n’est pas mieux, les livres sont piratés. « J’en avais un peu marre de bosser pour rien et que des gens me disent que mes bouquins étaient bien fichus alors qu’ils ne les avaient pas achetés », conclut-il.


Personnellement, j’aime la musique et j’aime lire (vous l’avez compris). Je trouve que le mariage entre la littérature et la musique a du sens. Un peu à l’image de Bob Dylan et son prix Nobel.
Ce sens est encore plus beau quand il permet d’éclairer des sujets qui concernent un artiste, une culture ou un style de musique mal connu et/ou bourré de préjugés.
La lecture permet à coup sûr aux passionnés de culture et de musique alternatives d’en apprendre d’avantage. Elle permet sans doute aussi à ceux qui n’y connaissent rien et qui n’évoluent pas dans cette sphère de découvrir de nouvelles choses. Encore faut-il que ceux-là lisent cette littérature.
Je ne me vois pas offrir « L’âge du metal » à mon patron pour les fêtes de fin d’année.
Mais cette littérature a le mérite d’exister, même si elle a parfois du mal à survivre.

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AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évèn...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrièr...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe e...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

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