Faut-il encore que King Animal, l’album en question, ne soit pas trop embarrassant pour les vieux fans de grunge qui vont toujours voir Pearl Jam avec grand plaisir, mais ont envie d’aller faire pipi quand ils jouent des morceaux un peu trop récents. Et là, mission accomplie : ce n’est peut-être pas Badmotorfinger, mais ce n’est pas Backspacer non plus.
Been Away for Too Long, premier single, premier morceau de l’album et titre hautement symbolique, donne le ton avec un riff Led Sabbath qui rappelle à tout le monde (de plus de 30 ans) que Kim Thayil, il en écrivait dans son sommeil avec ses pieds, des riffs comme ça. Et bien figurez-vous que seize ans après Down on the Upside, il en est toujours capable.
Il n’y a d’ailleurs que ça, sur la première partie de l’album, des gros riffs. Ils prennent tellement de place qu’on se rend compte, après trois ou quatre écoutes attentives que le groupe aurait peut-être oublié d’écrire les chansons qui vont avec. Les refrains sont fort peu mémorables et les paroles encore moins, mais qu’importe : on retrouve véritablement la puissance d’un groupe majeur des années 90 qui a oublié de devenir mauvais : on sent d’entrée de jeu que les musiciens se nourrissent les uns des autres, et que la section rythmique Shepherd/Cameron n’a peut-être jamais été aussi bonne.
Parlons-en, d’ailleurs : Ben Shepherd irradie l’album non seulement de lignes de basses bien senties, qui forment parfois la base des morceaux (le dernier, Rowing) mais il a aussi participé amplement à son écriture, avec notamment le monolithique (c’est un compliment) Non-State Actor ou le punky Attrition (featuring Bubba Dupree de Void, qui a aussi joué dans le projet de Shepherd Hater). Cameron, quant à lui, frappe toujours aussi fort mais ajoute une note plus aérienne qu’avant, probablement due à son intérêt pour le jazz (il joue dans un trio jazz improbablement nommé Harrybu McCage) mais surtout à ces quatorze dernières années (série toujours en cours) derrière les fûts de Pearl Jam. Cameron a aussi participé à quelques compos, comme l’excellent Eyelid’s Mouth sur lequel joue d’ailleurs Mike McCready.
Et quid de Chris Cornell, l’homme aux douze octaves (au moins), le Céline Dion de Seattle, ex-leader des navrants Audioslave et auteur d’un dernier album solo abominable? Il garde ses tics vocaux au mieux irritants, au pire insupportables (il y en a heureusement peu) mais ne parvient même pas à se rendre détestable, ce qui est donc, forcément, une très bonne chose. Mais même si Cornell n’arrive plus à chanter comme au bon vieux temps, il tire toutefois très bien son épingle du jeu en variant les registres, et en écrivant des bien bonnes chansons (on oublie souvent que Cornell est un putain de compositeur, Temple of the Dog, quoi). Et même si Bones of Birds est une tentative évidente d’écrire un nouveau Black Hole Sun, le classicisme de ses morceaux apporte un contrepoids aux chansons de Shepherd et Thayil. Enfin, sauf Halfway There qui aurait facilement eu sa place sur le quatrième album d’Audioslave et peut-être Black Saturday et ses bongos. Ça existe encore, MTV Unplugged? Si pas, il faudrait lui dire.
King Animal est donc fort varié, et le barbu Thayil peut enfin montrer autre chose que sa troublante ressemblance avec l’ancien ennemi public n°1 des USA. Ses riffs n’ont rien perdu de leur lourde puissance, et lui aussi apporte un peu de subtilité et de variation avec de la mandoline ou des cuivres (sur A Thousand Days Before, qui sonne bien mieux qu’il ne devrait). Enfin, Thayil n’oublie pas l’élément crucial du rock ‘n roll des années 90, tristement/heureusement (biffez la mention inutile) disparu de la biosphère musicale actuelle : the guitar solo. Et franchement, ça fait du bien (mais j’ai trente-deux ans, aussi).
Anachronique, assez inutile, pas spécialement important, un peu trop poli et accueillant, King Animal reste un bon album. Personne n’en aurait tenu compte s’il ne venait pas d’un groupe connu et attendu, mais au moins, il n’est pas embarrassant du tout, n’emmerdera pas trop le monde en concert, et prouve (et c’est peut-être le principal) que Soundgarden est toujours un bon groupe. Ils ont pris le risque d’écrire et de réussir un nouvel album plutôt que de profiter de leur gloire passée, et rien que pour ça, on peut les saluer, et on se retrouve l’année prochaine pour des nouveaux albums d’Alice in Chains, Pearl Jam et de l’ex-batteur de Nirvana. On vit vraiment une époque formidable.
Soundgarden