L’atmosphère est déjà délicieusement bizarre avant même que la moindre guitare ne se mette à hurler : une salle pleine de quinquagénaires barbus, quelques hipsters venus religieusement communier autour du mot « Paisley », et des rockeurs qui donnent l’impression d’avoir vécu les grandes heures du Velvet Underground de l’intérieur. « Que des vieux messieurs ! », glisse un senior à l’entrée. Non Monsieur, disons plutôt… des amateurs éclairés ! Car ici, les jeunes tiennent largement sur une seule main. Le menu du soir promet d’ailleurs du haut de gamme : pas de première partie classique, mais le groupe lui-même en guise d’entrée, avec un set consacré à ses productions du 21e siècle. Une manière élégante de rappeler que The Dream Syndicate ne vit pas uniquement sur ses souvenirs, avant d’enclencher la machine à remonter le temps et de plonger dans « Medicine Show ». Sur scène, la section rythmique est d’origine contrôlée, avec les indéboulonnables Dennis Duck et Mark Walton, toujours solidement arrimés aux côtés de Steve Wynn. Mention très spéciale à Jason Victor, redoutable à la guitare. Seul « petit nouveau » du groupe, son parcours relève presque de la fable rock’n’roll : employé dans un magasin de disques, il voit un jour entrer le chanteur de son groupe favori, ose lui demander s’il peut jouer avec eux… et le reste appartient à l’histoire. La formation est enfin complétée par Chris Cacavas, vétéran discret mais précieux, passé par Green on Red, Calexico ou encore Giant Sand.

Dès Where I’ll Stand, morceau relativement récent, le ton est donné. On sent immédiatement un groupe qui prend toujours plaisir à jouer ensemble, à s’échanger riffs et regards complices, à continuer d’enregistrer de nouveaux morceaux malgré une longue parenthèse de plus de vingt ans autour du changement de siècle, tout en insufflant une nouvelle vie à son répertoire plus ancien. La voix traînante et immédiatement reconnaissable de Steve Wynn, quelque part entre Tom Petty et un Bob Dylan étonnamment juste, râpe les paroles pendant que le système son, désormais parfaitement affûté, encaisse sans broncher les décharges instrumentales envoyées par les cinq musiciens. Le premier set, d’un peu moins d’une heure, pioche surtout dans « How Did I Find Myself Here ? » (2017). Il faut le reconnaître : pour un groupe de cet âge, ils sont remarquablement bien conservés, presque fringants, Wynn arborant sa veste à motifs paisley et une chevelure toujours bien présente. Le style, lui, reste inimitable : flirtant avec le R.E.M. le moins commercial, croisant Neil Young, tout en plongeant ses racines dans le blues et le jazz. Jamais vraiment taillé pour le grand public, The Dream Syndicate n’en a pas moins exercé une influence durable sur toute une génération de groupes indépendants, même les Smashing Pumpkins s’en sont d’ailleurs souvent réclamés.
Dès Out of My Head, les guitares tracent des cercles si obsessionnels qu’on finit par se demander si notre cerveau ne tourne pas avec elles. Le son, d’abord un peu rêche (la voix de Steve Wynn se perdant brièvement dans la mêlée) se met rapidement en place, et une fois la machine lancée, on comprend que le groupe n’est pas là pour faire joli. Avec Like Mary, le vrai déluge commence, déclenchant ce plaisir très particulier du bruit bien mélodique. Des titres plus récents comme How Did I Find Myself Here ? (2017), tiré de l’album éponyme qui a même droit à son documentaire, montrent que le Syndicate n’a rien perdu de son goût pour les morceaux qui s’étirent, où les guitares se répondent comme en conversation permanente, pendant que Mark Walton et Dennis Duck maintiennent la charpente solidement debout. On y retrouve aussi l’empreinte de « Ultraviolet Battle Hymns and True Confessions », brûlot psych-rock récent, calibré pour lever le poing avant même d’avoir compris la rime.

Après une courte pause, place enfin à ce « Medicine Show ». Pas dans l’ordre strict du disque, mais tel que les morceaux étaient joués à l’époque et c’est sans doute mieux ainsi. Le groupe n’a récupéré les droits complets de l’album qu’en 2025 après des années de bras de fer avec sa maison de disques. Autant dire que cette tournée a valeur de revanche : une victoire, ça se célèbre. Dès les premières notes de Still Holding On To You, la salle change de visage. Les mâchoires se serrent, les regards se figent, les doigts s’agrippent à des manches de guitare invisibles. L’univers si particulier de cet album culte (ce mélange de gothique sudiste, de country noire et de rock abrasif) prend corps. Les morceaux respirent, s’étirent, débordent parfois, servis dans une liberté de jam qui donne l’impression d’être à l’intérieur de la musique plutôt que face à elle. The Dream Syndicate joue comme il l’a toujours fait : au bord du chaos, mais avec une élégance furieusement contrôlée. Bullet With My Name On It déclenche une vague de sourires, tandis que Burn déploie une guitare si nerveuse qu’on jurerait une face cachée de Lou Reed, période amplis Marshall à tous les étages. Le cauchemar quasi lynchien de Merrittville continue de filer des frissons, et Daddy’s Girl reste profondément dérangeant. Le sommet de la soirée arrive avec une version incendiaire de John Coltrane Stereo Blues. C’est la caverne d’Ali Baba du rock : long, étiré, hypnotique, quelque part entre « Marquee Moon » de Television et une jam de jazz furieuse où les guitares semblent se chercher sans jamais vouloir se trouver. À ce stade, l’ordre des morceaux n’a plus aucune importance.
Les rappels puisent dans « Days Of Wine And Roses » (1982), notamment Tell Me When It’s Over, et réveillent chez le public ce vieux souvenir qu’on croyait enfoui, mais qui se remet soudain à battre très fort. La salle en redemande, le groupe salue, le rideau tombe. Reste cette sensation rare d’avoir assisté à quelque chose de vraiment vivant : pas seulement un concert, mais un rite sonore partagé entre inconnus devenus complices le temps d’une soirée.
Difficile, en sortant, de citer beaucoup de groupes de cette génération capables de jouer avec un tel niveau d’énergie, de cohésion et de maîtrise. Ce qui s’est passé ce soir-là relevait tout simplement de l’exceptionnel. Au bout du compte, ce « Medicine Show » rejoué sur scène n’a rien d’un exercice nostalgique ni d’un hommage figé sous verre. Au Botanique, le Syndicate a prouvé que cet album reste un organisme vivant, imprévisible, capable de s’étirer, de grincer, de dérailler juste ce qu’il faut. Quarante ans après, Steve Wynn et sa bande ne rejouent pas le passé : ils le remettent en danger, chaque soir, à coups de guitares qui vrillent et de morceaux qui refusent obstinément de se tenir tranquilles. Et c’est sans doute là que réside la vraie leçon de cet album version 2026 : certains disques ne vieillissent pas, ils continuent simplement de brûler, un peu plus lentement, peut-être, mais avec une flamme toujours aussi tenace...
Remerciements au Botanique
Texte et photos : Panda
The Dream Syndicate