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Les logos de groupes black metal, une communication (très) paradoxale

Pourquoi sont-ils volontairement illisibles?


Mercredi 27 juillet 2016

Je ne sais pas vous mais moi je me demande souvent pourquoi je suis incapable, à presque tous les coups, de lire un logo de groupe de black metal. J’essaye, je vous assure, de décrypter une lettre ou l’autre qui me donnerait un indice mais ce n’est jamais très fructueux.
De mes cours de communication à l’unif, je me souviens qu’un logo doit être compréhensible par tous, facilement lisible, simple, unique et non sujet à confusion.
On est me semble t-il ici assez loin du compte et je me demande pourquoi la plupart des groupes de black metal pratiquent une communication qui se bouffe elle-même et qui est, de ce fait, totalement improductive.
D’autant plus que, pour compliquer l’affaire, les lettres qui composent ces logos sont entremêlées de branchages, ronces, racines, symboles divers, etc. qui, pour moi, alourdissent encore la composition.



Dans son bouquin « Black metal & art contemporain. Tout détruire en beauté. » paru en 2012 chez Camion Blanc, Gwenn Coudert a analysé en profondeur la situation.
Elle m’apprend deux choses intéressantes.
La première concerne la symétrie des logos qui est très présente et importante ainsi que les polices à contours aiguisés. La symétrie régit d’ailleurs la construction de la plupart des logos de black metal. Pensons à celui d’Enthroned, Borknagar, Mayhem, etc.
La seconde c’est que les logos de black metal font partie intégrante de l’imagerie et qu’ils participent au renforcement de la radicalité extrême de ce style musical.

Gwenn Coudert explique ensuite que le symbolisme est très présent dans la construction de ces logos et qu’il est récurrent de voir les lettres se mêler aux signes et aux symboles inhérents au black metal. « Ainsi les pentagrammes ou autres croix inversées sont quasiment toujours présents dans les représentations des noms de groupes ou maquillages de scène, précise-t-elle. A la fois ces images sont devenues des codes de reconnaissance mais, paradoxalement, il est ardu de lire le nom d’un groupe sur un logo inconnu. C’est également une composante de la culture black metal, qui n’est accessible qu’à ceux, en exagérant, qui auront fait l’effort de s’intéresser à la dite formation, porte à passer avant de pouvoir en scander le nom à la simple vue du logo. »
Donc, si je comprends bien, les logos de black metal sont volontairement illisibles pour les non connaisseurs. Mais, pourquoi ?

Communiquer un univers avant un nom


Lara Silber est en dernière année de master « Communication graphique et visuelle » à la Cambre à Bruxelles, elle est amatrice de metal extrême et côtoie ''le milieu'' depuis un bon moment.
Elle ajoute qu’il y a une volonté assumée des groupes de black metal de créer des logos totalement illisibles pour revendiquer que leur cible n'est pas et ne se veut pas universelle. Il y a une certaine forme de purisme et d'élitisme dans cette démarche.
On pourrait y voir une volonté de ne communiquer qu'avec des initiés qui par déduction connaîtraient déjà le groupe sans avoir besoin de déchiffrer leur logo et de rester totalement imperceptible, énigmatique ou hors de portée du grand public.
Lara Silber précise cependant que ce phénomène ne s'applique qu'à un pan de la scène metal (black, death, grind, etc.) où les codes graphiques empiètent sur la lisibilité du nom du groupe.
« On attribue ces choix de logos à un univers esthétique préétabli qui puise ses formes et son inspiration dans des thématiques diverses telles que la nature, la forêt, l'occultisme, l'organique, le gore, la mythologie, le satanisme, etc. explique-t-elle. On communique donc un univers et une atmosphère avant de communiquer un nom. »
« De fait, ajoute Lara Silber, on pourrait qualifier ces logos de volontairement ''contre-communicatifs'', du moins pour le plus grand nombre. Seulement l'esthétique très implantée et ses codes si caractéristiques permettent à eux seuls de communiquer sur notamment, le genre du groupe, ses inspirations ou idéologies et bien souvent sur ses thématiques sous-jacentes. En ce sens ces logos communiquent bel et bien mais d'une manière alternative. Si le groupe désire élargir son public, l'efficacité de ces logos est à repenser et cette stratégie de communication axée (paradoxalement) sur la ''non-communication'' perd totalement son sens. »

Un avant et un après le logo d’Emperor




Christophe Szpajdel, artiste dessinateur belge, réside à Exeter en Angleterre. Il est surnommé le « lord of the logos » et est l’auteur d’un livre du même nom. Il a créé plus ou moins 10.000 logos. Moonspell, Old Mans Child, Enthroned, Borknagar, Wolves in the Throne room, Abigail Williams, Nargaroth, Octinomos, Cryptic Tales, Avatar, etc. Tout ça, et bien d’autres, c’est lui.
Qu’est-ce qu’il en pense, lui, de la lisibilité d’un logo ?
« La lisibilité, c’est la première chose que je regarde mais un logo doit aussi être original, attractif, distinctif et facilement mémorisable. Pensez aux logos d’Iron Maiden, Judast Priest, Rolling Stones , Abbath, Metallica, Cure, Morbid Angel, etc., ce sont des logos qui restent en mémoire. Il suffit de les voir une seule seconde pour vous en souvenir toute votre vie ! Le nouveau logo d’Immortal, par exemple, il est plus simple, plus facile à manipuler, plus polyvalent. Un logo doit surtout être applicable en petit format. Un bon logo c’est important pour les groupes qui veulent se développer, avoir un impact, trouver des dates de concert, etc.»
Christophe Szpajdel m’apprend que, pour être lisible, un logo doit avoir une typographie inspirée d’une typographie et pas d’un dessin. Un logo inspiré d’une typographie va avoir une chance de survie plus grande qu’un logo basé sur un dessin. Le noir et blanc sont les couleurs qui marchent le mieux.
En 1991, il a créé un logo pour Emperor, logo considéré comme un modèle sur lequel les autres logos se sont basés. « Ce logo a révolutionné le black metal, dit-il. Même en minuscule format, il est lisible et reconnaissable. Grâce à la lisibilité du logo, le groupe a augmenté sa popularité. Avant, un logo de groupe metal ressemblait à un amas de branches d’arbres, à des nœuds. Après Emperor, beaucoup de groupes ont commencé à me consulter. »
Bon à savoir : chez Christophe Szpajdel, on peut avoir un logo à partir de 100€.

Lire notre interview de Christophe Szpajdel ici

Quand le style musical évolue

Le logo actuel de Moonspell (réalisé par Adriano Esteves de la boîte portugaise Bürocratik et qui a succédé à celui de Christophe Szpajdel) est sans doute moins explicite sur le style musical du groupe mais beaucoup plus clair et lisible en terme de communication. Idem pour celui d’In Flames.
Cette tendance semble, cependant, anecdotique mais je constate que l’évolution du style musical d’un groupe influence celle du logo.
Exemple avec Moonspell qui s’est éloigné de ses origines black metal et qui vogue maintenant sur un style musical accessible par un plus grand nombre. In Flames aussi a quitté, au fil des années, la brutalité de ses premières compositions pour tendre vers un style plus édulcoré.

Certains groupes comme Party Cannon (brutal death écossais) font carrément dans l’autre extrême avec un logo coloré et une typographie sortie tout droit d’une confiserie de bonbons ou d’une maison de poupées. À un point que quand le groupe est présent sur une affiche de festival, comme celle du DeathFest qui s’est déroulé l’année dernière en Californie, eh bien, le résultat est assez surprenant. C’est un peu comme le jeu « cherchez l’intrus » mais en beaucoup plus facile.



Chris, bassiste du groupe, explique la démarche. « A l’origine, nous avons fait ce logo en pensant que ce serait amusant puis nous nous sommes rendu compte que, d’une certaine manière, ce logo s’adaptait à notre éthos d’anti-image. Nos fans ont pigé notre logo et aiment le voir sur des affiches en contraste avec les autres groupes. Tant que la musique est bonne, le reste est sans grande importance. »

C’est pas faux ! J’aime bien cette idée.
D’ailleurs, si je vais maintenant regarder différemment et mieux interpréter les logos de black metal et l’univers qui se cache derrière (ça ne veut pas dire pour autant qu’ils seront plus lisibles à mes yeux !), j’ai du mal à concevoir pourquoi certains groupes jouent en cercle fermé et ne souhaitent pas partager leur musique.
Ça m’échappe, mais bon, c’est un autre débat !

Et pour ceux que ça intéresse, sur http://www.metalsucks.net, il y a chaque semaine (et depuis presque 10 ans) un concours ''Unreadable Band Logo of the week''. Comme indiqué dans le titre du concours, le but est d’identifier le nom d’un groupe de metal dont le logo est présenté.

Bon amusement!
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AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évèn...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrièr...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe e...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

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