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Le Hellfest entre deux messes

Je ne savais pas que certains prêtres écoutaient du death metal…


Vendredi 3 février 2017

C’est en préparant un précédent article sur Camion Blanc et les maisons d’édition rock’n’roll que je suis tombée sur son nom : Robert Culat. « Un diable de curé », « un prêtre chez les black metalleux »,
« un prêtre apostat et blasphémateur », « le prêtre qui prêche pour la musique metal », etc.
Un homme défini par des mots qui pourraient carrément s’opposer. Un homme qui marie un univers qui me séduit avec un deuxième qui m’emballe beaucoup moins. Bref, un personnage atypique qui m’interpelle !
Je me suis d’ailleurs dit, à l’époque : « J’ai envie d’en savoir plus sur ce type, je creuserai plus tard et j’écrirai un papier rien que sur lui. »
Il en a de la chance, hein ? … ou pas :-)
Quoi qu’il en soit, nous y voilà !

Robert Culat est un vrai prêtre, il porte le col blanc et célèbre des messes. J’avoue, c’est la première chose que j’ai vérifiée ! Il a d’abord été ordonné à Avignon et, après être passé par plusieurs autres chapelles, il est maintenant installé à Copenhague.
Il va fêter ses 49 ans dans quelques jours et vient d’assister au concert d’Alcest au Vega à Copenhague. Robert Culat est l’auteur de « L’âge du metal », co-auteur de deux autres livres sur Opeth et Katatonia et auteur tout court d’essais sur le végétarisme et le respect des animaux.
Son prochain projet sera la publication d’une monographie sur le groupe californien Cattle Decapitation qui devrait être publiée cette année chez Camion Blanc.


Avec Cattle Decapitation

Séduit par le sombre et l’undergroud

Comment un homme de foi devient-il fan de metal, cette musique qui, aux yeux de l’opinion publique et de l’église, a souvent la réputation d’être violente, rebelle, provocatrice voire dangereuse ?
C’est par curiosité que Robert Culat, alors qu’il avait 26 ans, s’est intéressé à cet univers culturel et musical qu’il ne connaissait pas du tout. Il avoue avoir été interpellé par le côté sombre et underground de cette musique. À l’époque, il rencontre plusieurs jeunes metalleux. « Le public metal possède une richesse culturelle qui m’intéresse énormément, poursuit Robert Culat. Ce sont des personnes cultivées et sensibles avec qui on peut avoir des conversations passionnantes sur l’histoire, la religion, la société, etc. C’est un privilège, à notre époque, d’avoir des conversations de ce type, parce que parler du dernier smartphone, des fringues ou des matches de foot, ça ne m’a jamais passionné… si vous voyez ce que je veux dire ! » Je vois très bien :-)

Éric était l’un de ces jeunes metalleux. Avec son frère, il a rencontré Robert Culat à l'aumônerie d'Orange où ils allaient régulièrement à l’époque. Robert Culat était intrigué par leur look avec leurs t-shirts de Sepultura, Metallica ou My Dying Bride.
« Sans être présomptueux, dit Éric, c'est à cause ou grâce à nous qu'il s’est ouvert au metal. Robert, que nous appelions Bob, sortait du séminaire et notre écart d’âge n'était pas très important. Nous avons écouté de la musique metal ensemble, partagé nos impressions et discuté. Sa démarche première était de comprendre la fascination de certains jeunes pour la musique du ''diable'' malgré leur implication au sein d'un groupe catho.»

Par la suite, Robert Culat a apprécié la musique pour elle-même et est devenu fan de Death, Opeth, Katatonia, Agalloch, Primordial, Dornenreich, Emperor, Paradise Lost, Tool, Swallow the sun, Monolithe, etc.

Lutter contre les préjugés

Il s’est tellement intéressé au metal qu’en 2000, il a lancé un questionnaire « Etude sur la planète metal ». 550 metalleux y ont répondu. Cette étude et l’analyse des réponses et témoignages a donné naissance à « L’âge du metal », livre sorti en 2007.

Grégory Denize a répondu à l’époque à cette enquête. Il ne s’imaginait pas qu’un prêtre puisse être aussi ouvert et pensait que l'église n'appréciait pas ceux qui écoutent du metal.
« Il en connaissait un rayon côté metal, se souvient Grégory Denize. C'est un des rares, et sans doute le seul à l'époque, à s'être penché sur la question, à avoir cherché à savoir qui nous étions réellement. Il a réussi à démontrer qu'un profil dit initialement ''antagoniste'' à cette musique pouvait, lorsqu'un minimum d'effort et de curiosité sont déployés, revoir ses a priori. Il est devenu un grand fan de metal, il ne s'y attendait au démarrage de son étude. »



Via cette étude, le but de Robert Culat était effectivement d’initier et de promouvoir un dialogue entre les metalleux et les chrétiens : deux milieux qui s’ignorent et parfois se haïssent cordialement.
« Il s’agissait pour moi de lutter contre les préjugés de part et d’autre, dit-il. Je voulais justement aller au-delà des clichés réducteurs et simplistes du type « tous les metalleux sont de dangereux satanistes qui profanent des sépultures » ou « tous les catholiques sont des faibles et des moutons incapables de penser par eux-mêmes, voire des idiots ». »

Nicolas Bénard est co-auteur avec Robert Culat des livres sur Opeth et Katatonia. « La première fois que je l'ai rencontré, je l’ai trouvé ouvert, passionné et cultivé, se souvient Nicolas Bénard. Si j'ajoute son léger accent du sud-est, j'ai tout de suite apprécié l'homme. En dépit de sa posture d'homme d'église, Robert est quelqu'un d'objectif concernant son ministère et les règles qui le définissent. Si l'intransigeance est parfois de mise dans la communauté metal, chacun peut y trouver sa place à partir du moment où il partage les même valeurs, musicales et humaines. »

Dieu aussi est gore

Pour Robert Culat, le metal est une musique véhiculant de nombreuses critiques de la religion, une musique occidentale reflétant l’indifférence religieuse ambiante et la diffusion de l’athéisme de masse.
Il ajoute que la musique en tant qu’art est au-delà des divisions entre croyants et athées, car si une musique est vraiment belle, elle est universelle, et donc capable de toucher le cœur de tous. Pour lui, la musique a ce pouvoir unificateur là où la philosophie et la théologie divisent en différentes écoles de pensée et croyances.
« Regardez comment un concert d’Orphaned Land a cette merveilleuse capacité de rassembler juifs, chrétiens et musulmans dans un Proche-Orient marqué par des années de guerre et de haine, ajoute-t-il. Votre question de la conciliation entre foi catholique et écoute du metal pose finalement la question essentielle de l’initiation et de la culture.»
Robert Culat s’explique en m’apprenant qu’il existe, dans la Bible, des passages très violents et gore et des textes qui pourraient éloigner de Dieu et faire perdre la foi tellement ils sont scandaleux d’un point de vue moral. Par exemple le sacrifice d’Isaac ou la question de l’anathème dans la guerre sainte.
« Le lecteur de la Bible qui n’a pas reçu une initiation à ce livre très complexe et qui n’a pas la culture biblique suffisante pour remettre ces passages dans leur contexte historique ne pourra qu’être choqué et dégoûté que Dieu puisse demander de telles horreurs, précise Robert Culat. Pour être reçue et comprise correctement, la Bible exige donc un travail d’interprétation. C’est aussi valable pour tous les messages véhiculés par le metal. Celui qui a pris le temps de s’initier à la culture metal pourra par conséquent « concilier » son goût pour cette musique avec sa foi. »


Avec Mikael Akerfeldt d'Opeth

Emmanuel de Demoniciduth a rencontré Robert Culat il y a plusieurs années à Lausanne et partage son avis. « Le metal est souvent associé à la guerre, la violence ou le satanisme, dit-il. Je ne vois aucune raison de forcer ces associations. Le metal semble brutal mais la foi chrétienne l’est aussi avec la crucifixion de Jésus et sa résurrection. Donc je ne vois pas de contradiction entre une musique brutale et un message brutal. Cela n’empêche que Robert Culat fait partie d'une minorité. »

C’est le prix à payer


Au fil de notre discussion, je demande à Robert Culat s’il peut faire des similitudes entres les messages véhiculés par le christianisme et le metal.
Eh bien oui car la culture metal va de pair avec une certaine insatisfaction de la vie, de notre monde et notre société. « Le metal est un cri, ajoute-t-il, une musique souvent puissante et agressive, contre la banalité de notre quotidien désenchanté. Cet aspect fait pleinement partie du message prophétique du christianisme, message souvent oublié à cause de l’embourgeoisement d’une grande partie de l’Eglise et aussi parce que l’Eglise a malheureusement beaucoup perdu de son indépendance vis-à-vis des puissants de ce monde. »

Stéphane Buriez de Loudblast est très critique vis-à-vis des religions. Cela se ressent notamment dans les paroles de ses chansons. En 2010, il s’est retrouvé dans une émission de radio française avec Robert Culat pour parler du Hellfest et des attaques proclamées à l’encontre du festival.
Il décrit Robert Culat comme un prêtre de son temps. « Si tant à penser que la religion soit encore vecteur de progrès », précise-t-il. J'ai plein de potes hommes d'affaires, avocats, flics et j'en passe qui sont fans de mon groupe et fans de metal donc j'en déduis que c'est surtout la vision réductrice et formatée qu'on a de l'homme d'église qui le rend atypique. Même si le personnage est sympathique, ça ne change en rien mon avis sur la religion qu'il représente.»


Avec Dave Lombardo de Slayer

Robert Culat a bien conscience d’être un « original » et une personnalité « atypique » mais où est le problème ? Parmi les catholiques, sa démarche suscite toutes sortes de réactions allant de l’encouragement à la condamnation la plus sévère en passant par la méfiance. Il a envoyé « L’âge du metal » au cardinal Gianfranco Ravasi, ministre de la culture au Vatican. « La longue réponse personnelle, signée de sa main, m’a démontré qu’un cardinal pouvait parfaitement comprendre ma démarche et la qualifier d’intéressante. C’est encourageant ! Il me semble être perçu plutôt positivement par la communauté metal en France. Certains m’en veulent énormément ! Cette merde de Père Robert Culat, qui détonne, avec son verbiage de gentil chrétien. Mais cela demeure très minoritaire. »
Et puis d’autres prêtres et laïcs partagent son intérêt pour le metal.
Incompris ? Parfois. « Mais c’est le prix à payer quand on explore des territoires réputés dangereux et interdits. Dès le moment où vous sortez des sentiers battus, quel que soit votre milieu professionnel, il est inévitable de susciter la méfiance et la réprobation. L’être humain a des réflexes finalement assez moutonniers, et les démarches originales et pionnières sont forcément critiquées ! »

Armel Nicolas collabore aussi avec Robert Culat. Il lui traduit en français des chansons d'Opeth et de Cattle Decapitation.
« Etre prêtre et metalleux est pour moi un gage d'une réflexion de qualité, confesse t-il. Parce qu'un prêtre qui a su voir au-delà de l'apparente incongruité est un prêtre qui a une réflexion aboutie. Que Bob se fasse inviter en backstage pour discuter de black metal avec des groupes ouvertement satanistes et qu'il y aille gaillardement, moi je trouve ça super ! »

Ce dernier témoignage résume bien la situation.
J’aime quand mes idées sont bousculées. J’aime rencontrer des gens décalés qui sortent des sentiers battus. On pourrait parler des heures de et avec Robert Culat. De musique, bien sûr, mais aussi de végétarisme, de véganisme, d’écologie, de la société de consommation, etc. Donc, je m’arrête ici, pour l’instant :-)
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AUTEUR : Isabelle
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évèn...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrièr...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe e...
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....
Ancienne journaliste notamment pour L’Avenir et SudPresse, elle a couvert, avec son carnet et son appareil photo, beaucoup de concerts et d’évènements culturels et musicaux en province de Luxembourg. Les conditions de travail des journalistes (qui ne sont toujours pas au top, soit dit en passant) ont fait qu’elle a réorienté sa carrière vers un autre secteur et qu’elle est devenue terriblement en manque… d’écriture. A rejoint l’équipe en juillet 2016....

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