C'est un tourbillon de violons et de violoncelle qui soulève le bien nommé The Departure, piste d'envol au voyage interstellaire annoncé, sens dessus dessous dessus, ainsi que le suggère l'artwork de l'album. Ben Shemieavoue avoir conçu Desiderata comme «la bande-son d’un film qui n’existe pas». Dont acte !
Le recours aux cordes est toujours un peu casse-gueule : la grandiloquence se tient souvent en embuscade, la prétention si ça veut mal aller.
Le travail du Molinari String Quartet, composé de deux violons, un alto et un violoncelle, se marie parfaitement avec les expérimentations électro-orientalisantes de The Eye ou The Tower (Part 1) et donne un relief appréciable à des textures sonores exclusivement façonnées par les machines. Car si cela ne saute pas immédiatement aux oreilles, il faut tout de même le dire : il n’y a pas une note de guitare sur Desiderata.
Mais le son très particulier des cordes accompagne encore avec une grande justesse la matière électronique et les vocaux toujours auto-tunés de Ben Shemie. Comme sur le superbe The Future Indefinite, dont les premières mesures évoquent assez Salt Coast de Kae Tempest, avant de remonter cinquante ans en arrière et envoyer un clin d’œil à Melody Nelson, l'album maudit (devenu culte depuis) de Serge Gainsbourg. Un grand écart temporel et stylistique que Ben Shemieassume avec une belle assurance, parvenant au final à faire de ce presque instrumental un titre très personnel et certainement l'un des plus enivrants de l'album.
Entre une composition hyper épurée qui repose quasi exclusivement sur les harmonies vocales (The Mirror) et un thème atonal aux allures de patch sonore (The Passage), le Montréalais explore avec une égale réussite la palette d’une pop expérimentale raffinée et intelligente. Sur le touchant The Past Continuous, il ressuscite les messages laissés sur répondeur, en Français Québécois, et révèle au passage une facette insoupçonnée de son talent, entre enchantement et mélancolie douce amère. Le motif de The Return évoque immanquablement le sublime The Trilogy, le titre qui referme le dernier album de SUUNS, et, prouesse ou miracle, atteint les mêmes sommets de pureté et d'émotion.
La finesse des arrangements et de la production ne le laisse pas entendre, pourtant, Desiderata a été enregistrée live, en deux prises, au mythique hotel2tango de Montreal, un studio bien connu des fans des Godspeed You! Black Emperor.
Avec ce nouvel opus à la fois instinctif et ambitieux, Ben Shemiene fait pas que souffler une bulle de poésie sur un monde qui en a bien besoin, il nous rejoue aussi, à sa façon, le coup des SUUNSqui avaient pris tout le monde de court l’année dernière en publiant The Witness, un album à contre-courant de leurs précédentes productions, reconnu aujourd’hui (à juste titre) comme leur plus réussi. L'expression latine De sidere signifie littéralement Depuis les étoiles ; c'est très exactement là que se situe Desiderata.

Suuns
Kae Tempest