Les deux premiers volumes avaient pourtant fissuré les murs de l’indifférence et attiré l’attention de médias qui ignoraient presque l’existence d’une scène aussi bouillonnante. Mais en 2026, malgré ces deux dernières décennies de créativité ininterrompue, la culture rock belge reste encore reléguée aux marges. La télévision a depuis longtemps transformé le paysage musical en usine à talents calibrés, refusant obstinément de braquer ses projecteurs sur notre scène rugueuse, inventive, indocile.
Nous étions pourtant déjà nombreuses et nombreux à le rappeler dès 1993, lorsque le service public tentait de saborder notre bastion radiophonique : Rock-à-Gogo.
Alors non, ce nouveau volume ne célèbre pas une victoire. Il frappe une troisième fois aux portes closes, bouscule à nouveau le silence médiatique, et brandit la voix de ces groupes qui, jour après jour, font trembler les salles et les caves où la musique reste vivante.
Les Massacrés Belges, ce sont des compilations de groupes impossibles à apprivoiser par les médias lisses. Des compilations distribuées gratuitement, souvent lors d’événements qui portent fièrement le même nom, où l’on cultive la liberté créatrice et le refus des carcans. Tout cela orchestré par quelques doux-dingues qui n’ont qu’une envie : rire, choquer, et dynamiter la bienséance sonore.
Mais en 2026, un défi supplémentaire se dresse : Qui écoute encore des compilations ? La musique est devenue liquide, algorithmique, consommée sans support et sans mémoire. Les voitures n’ont même plus de lecteur CD. La tape-trading de notre jeunesse — cassettes, CD gravés, budgets samplers — appartient à un autre monde. Aujourd’hui, tout est disponible, mais tout est aussi uniformisé.
Compiler et offrir gratuitement les Massacrés Belges était jadis un acte de résistance. Le faire encore aujourd’hui, en double volume en plus, est devenu un acte de rébellion pure et simple.
Le premier volume déboule sans prévenir et déborde d’une énergie brute. C’est GIAC TAYLOR qui ouvre les hostilités avec un nouveau single fraîchement clippé, chargé d’annoncer le prochain album du groupe. Une entrée en matière abrasive, féroce, à l’image de ce Grim Reaper qui vous accroche par le col et refuse de lâcher.
Derrière, l’enchaînement idéal : les Liégeois d’APEX TEN. Leur album est sorti l’an dernier mais leur titre Brainwasher se colle parfaitement au morceau incandescent livré par GIAC TAYLOR. Pas de répit, pas de transition douce mais un deuxième titre de la compilation qui s’emboite parfaitement au premier.
Avec LA JUNGLE, on change théoriquement de registre, mais ce Cowboy Ride tient plus du rodéo sonique que de la transe hypnotique. Titre inédit qui, lui aussi, annonce le futur album du groupe — désormais trio et plus furieux que jamais. Après seulement trois morceaux, la compilation Massacrés Belges aura déjà essoufflé plus d’un·e auditeur·rice lambda.
Ce premier CD prend donc une couleur résolument Punk. Du Punk qui gratte, qui mord, qui transpire — version RADIO 911. Un Punk plus Rock chez LOU K. Et un versant Post-Punk du côté des seuls représentants du Nord : VAAG.
Les porteurs de l’étendard Noise ne sont pas en reste pour agiter le drapeau pirate. Le titre inédit de THE K. est une véritable boucherie sonore : ça vrille, ça scie, ça traverse le cortex avec un sourire sadique. Les gars de RADIATOR PIRELMANS, probablement devenus sourds, livrent un titre qui porte bien son nom : Hein ?. Et avec CERE, sans doute sous amphétamine, on découvre une scène qui se transforme en Noisecore mutant.
SPOUT BIG SPACE porte bien son nom : inclassable, insaisissable, quelque part entre deux galaxies. Mais le champion de l’inclassable reste DISCO CHIESA, avec un extrait de son premier album tout aussi étrange. WARM EXIT, lui, agite fièrement l’étiquette No Wave pour mieux brouiller les pistes et foutre en l’air toute tentative de classement. Tous, chacun à sa manière, secouent le cocotier du Rock brut.
Même JOSY & THE PONY semble avoir décidé de sortir de l’écurie pour en découdre. Les équidés auraient-ils entamé un sevrage forcé du sucre ? En tout cas, ils cognent plutôt fort sur Poenis 200.
Sur ce côté pile, MMUURR paraît un peu isolé face à tant d’énergie. Ce n’est pas qu’il en manque mais son style est plus rebondissant et plus subtile.
La deuxième partie de la compilation invitent les Zoulkeux à hurler «Loudeeeeerrrrrr !!!» à s’en arracher la glotte. Le tempo ralentit, le son s’alourdit, les artistes expérimentent, mais les huit groupes qui suivent gardent une chose en commun : l’engagement, le vrai.
Et on va râler quand même un peu — parce que la complaisance ne fait pas partie du cahier des charges. Amputer GHOST:WHALE avec un Radio Edit de Ultimas Paradas pour économiser même pas trois minutes, c’est un peu nous vendre de la came coupée en pensant qu’on n’y verra que du feu. Certes, ce n’est “que” l’outro qui disparaît. Mais rien que parce que ça s’appelle un Radio Edit, ça aurait dû être interdit d’entrée de jeu sur ce genre de compilation. Rendez-nous l'outro complète !
La suite garde le fil bien entendu avec une veine hypnotique pour DES YEUX, tandis que BIG FAT LUKUM ajoute une couche supplémentaire de folie sur Åbalidøl qu’on commence à bien connaître mais qui continue de faire son effet.
BABY FIRE, plus astucieux, dépoussière un titre de 2024 en proposant un remix de The Red Robe signé DEHA. Un geste malin qui permet aux Massacrés Belges d’aligner deux noms-clés de l’underground en une seule piste.
Les trublions du second disque, ce sont les 6EXHANCE. Anciens de RAXINASKY, ils n’ont pas tenté une seconde de masquer leur héritage : la férocité est intacte, le souffle jazz aussi. L’ensemble évoque immanquablement les Italiens de ZU.
ZAÄAR et SECTE pourraient offrir un véritable un jeu de pistes aux historiens de l’underground tant certains chemins se croisent. Musicalement, ils prolongent l’élan avant-gardiste lancé par 6EXHANCE, chacun dans son coin, chacun avec son propre vocabulaire.
La compilation Massacrés Belges 2026 se referme ensuite dans une ambiance plus froide, héritée de l’EBM. DER MORD livre un troisième secret — parfaitement sombre, parfaitement synchrone — pendant que ce troisième volume se clôture dans une brume électronique et menaçante.
Et voilà : 22 groupes (enfin 23 même), 22 titres, servis sur un double plateau, dans un écrin comme on n’en fait plus. Un double CD, oui, comme à la grande époque — mais avec des groupes bien actuels, bien vivants, bien décidés à déferler sur le Royaume pour faire du bruit et en découdre.
Pour rejoindre les troupes, rien de plus simple, un geste solidaire : viens aux concerts Massacrés Belges et tu repartiras avec la compilation gratuitement. Comme toujours.
Et un dernier conseil… Au cas où tu serais trop jeune ou simplement un enfant du streaming, ou pas assez mélomane : en 2026, un lecteur CD coûte le prix de deux bières — et il lit aussi les DVD et les Blu-Ray. Alors vraiment, pas d’excuse.
Les Massacrés Belges t’attendent.

Giac Taylor
















Zu
