Vaste débat ! Je ne suis pas musicologue, mais je pense qu’on peut affirmer sans prendre trop de risque que la plupart des courants musicaux, si pas tous, sont effectivement nés avec une composante revendicatrice plus ou moins grande. Ne serait-ce que parce qu’un nouveau courant musical s’inscrit forcément en rupture par rapport à la norme. En musique classique, par exemple, l’utilisation d’instrument non académiques a pu avoir l’effet d’une révolution à une époque. Autrement dit, la revendication n’est pas forcément politique – elle peut être stylistique. Or si l’on regarde le metal aujourd’hui, c’est l’un des genres les plus riches en termes de diversité. Rien que ça, pour moi, c’est la preuve qu’il reste quelque chose de revendicatif.
Je suis arrivé au metal assez tardivement par rapport à d’autres personnes de mon entourage, et donc le côté revendicatif qui était propre au neo-metal avec des groupes comme Rage Against The Machine ou System Of A Down, par exemple, m’a complètement échappé à l’époque. Ce qui m’a séduit, c’est l’émotion que le metal véhiculait. J’y suis d’ailleurs arrivé en passant par le rock emo, à la base. Sombre période pour tout le monde ! Par goût, je me suis plutôt plongé dans l’univers de l’indus, mais c’est seulement plus tard que j’ai découvert la dimension politique de groupes comme Ministry ou Nine Inch Nails. Le message politique dans les paroles passait au second plan, c’était surtout la musique qui me parlait parce qu’elle était radicale et différente de tout ce que j’avais pu entendre jusque-là !
Pour moi, c’est ça qui fait l’essence du metal aujourd’hui : proposer quelque chose de différent de que ce qu’on entend dans les médias traditionnels. Le rap et le hip-hop peuvent être revendicatifs, mais ça reste des sonorités familières. Le metal a conservé ceci de revendicatif qu’il continue d’exister en tant qu’offre musicale alternative. C’est ça qui me plait, et je crois que c’est ça qui plait au public metal.
On accuse parfois certains labels plus importants de lisser les productions des groupes qui font partie de leur roaster. Une certaine partie du metal serait-elle devenue commerciale, comme d’autres styles plus mainstream ?
C’est sûr que quand tu compares la production d’un groupe comme Papa Roach dans les années 1990 à ce qu’ils sortent grosso modo depuis 2015, il y a un fameux fossé. On a vu ça aussi sur le deuxième album de Bad Wolves que j’ai chroniqué récemment. Il y a un mouvement de commercialisation, c’est très marqué dans le metalcore notamment et c’est parfaitement normal. Encore une fois, ce n’est pas une exception propre au metal. Et tout ce qui est labellisé commercial ou mainstream n’est pas forcément mauvais. Il faut surtout éviter de tomber dans le piège de tout rejeter en bloc parce que c’était soi-disant mieux avant ! Au sein d’un mouvement culturel comme le metal, je trouve que la tolérance devrait être une valeur centrale et c’est pour moi inacceptable de cracher aussi violemment que certains le font sur des groupes comme Bring Me The Horizon, par exemple. Je préfère à la limite un groupe qui change radicalement de direction de manière assumée plutôt qu’un groupe qui s’encroute dans ses vieilles recettes éculées sans plus jamais innover.
Je suis sans doute le membre de l’équipe qui a les goûts les plus mainstream, ce serait donc hypocrite de ma part de dénigrer les groupes qui deviennent soi-disant commerciaux. Parfois, je le regrette si ça veut dire qu’ils perdent leur essence en cours de route. Mais s’ils parviennent à proposer autre chose d’intéressant, à un autre niveau, pourquoi pas ? J’ai été surpris par le dernier concert de Bullet For My Valentine, par exemple : c’est devenu relativement mainstream, mais le show était d’une telle ampleur que ça valait la peine !
A relire : Chronique de Bad Wolves – N.A.T.I.O.N | (http://www.shootmeagain.com/chroniques/7166_badwolves_nation)
Ce formatage imposé par les labels a-t-il comme conséquence une atteinte à la créativité ? Arrive-t-on aux limites des groupes dits « commerciaux » ? Observes-tu une stagnation dans ce qui est proposé depuis quelques années à ce sujet ?
À partir du moment où un groupe de musique, qui est à la base une entité créatrice, est prêt à faire ce qu’un label lui dit parce que ça se vendra mieux, alors c’est foutu. C’est pas ça, la musique. Metal ou pas metal, d’ailleurs. Ce qui est dommage, c’est quand des groupes prometteurs tombent dans le panneau. Je pense à Darkest Hour, par exemple, qui a pris un tournant à ce point radical qu’il lui a été fatal.
Je n’irais pas jusqu’à parler de stagnation. On voit encore des tas de choses innovantes ! J’ai découvert récemment Zeal & Ardor, ça a été une grosse claque. Il y aura heureusement toujours des artistes inspirés pour faire progresser le metal. À chaque fois qu’on me parle de metal commercial, je cite Marilyn Manson. C’est un très bon exemple ! Il perce avec 2 ou 3 albums provocateurs, radicalement différent de ce qui se faisait à l’époque et qui encore aujourd’hui restent uniques et pas forcément accessibles à tous. Il enchaine sur des albums plus communs sur la scène indus, plus efficaces que les précédents mais moins radicaux. The Golden Age of Grotesque, c’est juste une succession de hits indus. Puis c’est le début d’une suite d’albums à la qualité discutable. Jusqu’au dernier, qui n’a plus grand-chose d’indus, mais qui est un excellent album. Et quand je vois ce qu’il sort comme titres isolés aujourd’hui, c’est de très bon augure ! Tout ça pour dire que même des groupes très commerciaux à un moment dans leur carrière, s’ils sont portés par de vrais artistes, peuvent encore proposer des choses intéressantes, quitte à changer de registre. L’avenir de l’émotion qui m’avait séduite dans le metal n’est pas forcément dans les nouvelles production metal.






