Première observation : la scène semble avoir été légèrement avancée, ce qui donne cette impression d’une fosse coupée en deux, afin de réduire une jauge qui aurait paru bien pauvre dans une configuration habituelle. Qu’à cela ne tienne, malgré une intro aux lumières aveuglantes, le groupe entre en scène sans esbroufe, tranquille, comme s’ils venaient simplement vérifier que tout le monde allait bien. Les premières mesures de Here I Am (Come and Take Me) installent immédiatement le climat : basse ronde, batterie souple, guitare qui skanke avec la régularité d’un métronome jamaïcain. Forest National se transforme en grande véranda tropicale. On n’est plus à Bruxelles, on est quelque part entre Kingston et un barbecue chez de vieux amis. Ce qui frappe d’emblée, c’est de se rendre compte à quel point le répertoire de UB40 ressemble à une collection de vinyles soigneusement chinés. Le groupe a toujours eu ce talent particulier : transformer les chansons des autres en standards qui semblent avoir toujours existé dans cette version. Quand surgit Maybe Tomorrow, reprise des Jacksons, on a presque l’impression que Michael lui-même aurait pu la chanter en sandales sur une plage de Montego Bay. Même chose pour Homely Girl, qui passe du soul mélancolique à une douce balade reggae où les chœurs enveloppent la salle comme un plaid musical.

Puis UB40 rappelle qu’il n’est pas seulement un groupe de reprises élégantes, mais aussi une machine à chroniques sociales : Sing Our Own Song (pour lequel Martin Meredith nous fait une démonstration de ‘wind controller’, une sorte de synthétiseur dans lequel on souffle et qui ressemble étrangement à un aspirateur de table) et One in Ten ramènent un peu de gravité dans la fête. Les paroles parlent toujours d’injustice, de chômage, de vies cabossées mais portées par cette musique paradoxale qui donne envie de danser même quand elle raconte que le monde va de travers. C’est un peu comme si The Clash avait décidé de remplacer ses amplis par des palmiers. Le nom du groupe vient d’ailleurs d’un formulaire administratif britannique (le Unemployment Benefit Form 40, abrégé UB40) qui servait à réclamer l’allocation chômage. Le groupe a choisi ce nom comme clin d’œil à sa situation sociale et à ses origines ouvrières. À l’époque, ils faisaient partie de la jeunesse touchée par la crise économique britannique de la fin des années 70.
Sur scène, UB40 ressemble aujourd’hui à l’un de ces groupes qui ont traversé suffisamment de décennies, de tournées et de querelles internes pour savoir exactement ce qu’ils font. Aux commandes, les vétérans Robin Campbell, Earl Falconer, Jimmy Brown et Norman Lamont Hassan tiennent la barre avec la sérénité de musiciens qui ont vu passer toutes les modes sans jamais lâcher leur groove. La transition entre l'ancienne et la nouvelle génération est parfaitement incarnée par le charisme décontracté de Gilly G, musicien ayant collaboré à leurs derniers travaux et du fils de Robin, Matt Campbell, nouveau membre du groupe. Au chant, Matt Doyle endosse le rôle avec une énergie très directe, préférant faire vivre les chansons plutôt que tenter de ressusciter le fantôme de Ali Campbell. Et au fond, c’est peut-être ça la vraie magie du groupe : malgré les scissions, les versions parallèles et les débats éternels sur “le vrai UB40”, ces morceaux continuent de fonctionner comme au premier jour. Une ligne de basse, un skank de guitare, et toute la salle repart immédiatement en vacances.

Robin en profite pour rappeler qu’un nouvel album (le bien nommé « UB45 ») est désormais dans les bacs et propose des morceaux qui se fondent harmonieusement avec les classiques familiers, démontrant la capacité du groupe à rendre le reggae à la fois intemporel et contemporain, à l’image de ce Home, écrit par le cadet de la bande et rendant hommage aux migrants. Le concert avance avec cette souplesse typiquement reggae, où chaque morceau semble glisser dans le suivant comme un verre de rhum qui se remplit tout seul. Please Don’t Make Me Cry flotte doucement dans la salle, presque en apesanteur, avant qu’un moment suspendu n’arrive avec Many Rivers to Cross. Là, Forest National se tait un peu. La chanson de Jimmy Cliff a cette capacité étrange : elle ralentit le temps. Les cuivres respirent, la voix tremble légèrement… Jusqu’à présent, le concert est dans une spirale plutôt contemplative, presque doucereuse… Mais UB40 n’est jamais très loin de la célébration collective. Les cuivres repartent, les guitares reprennent leur petit rebond rythmique, et la salle recommence à onduler. The Way You Do the Things You Do arrive comme une vieille connaissance qui tape dans le dos. La version reggae transforme la soul des Temptations en promenade sous le soleil. Même les spectateurs les plus stoïques commencent à hocher la tête comme des figurines sur la plage arrière d’une voiture. La dernière ligne droite ressemble à une promenade dans un catalogue de classiques reggae. Cherry Oh Baby, Johnny Too Bad… chaque morceau ajoute une petite couche de chaleur caribéenne sur les murs gris de Forest National.
Et puis il y a ces moments où la nostalgie frappe avec la précision d’un jukebox parfaitement réglé. Les premières notes de Red Red Wine déclenchent un phénomène sociologique fascinant : tout le monde chante. Fort. Parfois un peu faux. Mais avec la conviction d’une chorale improvisée après trois verres. La chanson, écrite par Neil Diamond mais adoptée depuis longtemps par UB40, flotte au-dessus de la foule comme un vieux tube radio qu’on n’a jamais vraiment cessé d’aimer. Et quand arrive le rappel, la salle sait déjà qu’elle ne sortira pas d’ici sans Kingston Town. La chanson se pose doucement, presque nostalgique, comme un coucher de soleil musical. Le final, lui, est inévitable. Le premier véritable tube de nos joyeux lurons (Food for Thought cher aux supporter du Birmingham City Football Club) nous est offert avant que les premières notes de Can’t Help Falling in Love suffisent à déclencher une vague de téléphones levés et de sourires attendris. Elvis aurait probablement trouvé l’idée étrange, mais dans cette version reggae, la chanson devient un slow tropical, simple et irrésistible. Forest National se transforme en karaoké géant, et pendant trois minutes tout le monde tombe amoureux : du morceau, du moment, ou simplement du fait d’être là.

Quand les lumières se rallument, on se retrouve à nouveau à Bruxelles, avec ses manteaux, son tram et son temps maussade. Mais il reste dans l’air quelque chose de doux, comme une odeur de rhum et de vin rouge mêlés. UB40 n’a peut-être jamais été le groupe le plus révolutionnaire du reggae, mais il possède un superpouvoir rare : transformer une salle de concert en réunion de famille où l’on chante, on danse et on repart avec le sentiment d’avoir passé deux heures quelque part sous les tropiques...
Remerciements à Greenhouse Talents
Texte et photos : Panda
UB40