Rien de tel que d’inviter des gens chez soi afin de passer une bonne soirée. C’est en substance l’ambiance d’aujourd’hui, entre les murs du Safari Studios, un ancien garage automobile transformé en espace de production. En effet, ce lieu musical a été totalement réaménagé par Goose, un groupe de rock-electro dont le batteur n’est autre que… Bert Libeert lui-même. Quelques-uns grillent une cigarette à l’extérieur, bravant les quelques degrés de cette fraîche soirée de novembre. À l’intérieur, les longs murs blancs sont plutôt dénudés, à l’exception de quelques sérigraphies sur papier et sur batik qui servent de décoration. Au sol, une large bande vitrée donne une vue sur quelques mètres plus bas, rappelant le pont où bon nombre de véhicules ont dû être diagnostiqués. Quelques mètres plus loin, une pièce en renfoncement est plongée dans des lumières bleutées. Au fond se trouve une petite scène, surmontée d’une trentaine de centimètres. Les artistes y ont disposé leurs instruments : la vielle à roue de Colin sur la gauche, l’imposante table de mixage de Bert au milieu et la guitare de Matthieu sur la droite. Le tout accompagné, bien évidemment, des multiples pédales d’effet. Après avoir bu quelques (mauvaises) bières, l’assemblée restreinte d’une centaine de personnes finit par se masser autour de la stage. L’ambiance electro diminue de volume et laisse place au silence, celui de rigueur avant toute prestation.

Alors qu’il était encore quelques minutes plus tôt partagé entre discussions et éclats de rire avec des connaissances dans le public, Colin est à présent assis, le dos bien droit, complètement introverti sur une chaise sans dossier. Sur ses genoux repose sa vielle à roue, un instrument à cordes atypique, datant du Moyen-âge. Il s’agit là, grossièrement, d’un violon dont l’archet est remplacé par une roue interne, mise en mouvement de la main droite avec une manivelle pendant que la main gauche joue des notes sur un clavier. S’en échappe un son lourd et ronronnant, qui servira de base mélodique tout au long du morceau. Le public, composé de toutes tranches d’âges, devient immobile. Le cuir côtoie la tenue de ville. Même le fracas d’une bouteille de bière vide venant heurter le sol ne parviendra pas à perturber le silence quasi religieux de la pièce devenue espace de communion musicale. D’abord chuchotée, la voix de Colin se pose sur les notes de son instrument, telles des envolées lyriques au timbre toujours aussi chaud que fragile. Il agrippe ensuite un maillet doté d’une grosse boule noire à son extrémité et frappe l’espèce de tambour à ses côtés. Il s’enregistre, les percussions se muent une boucle sonore. Il en va de même pour son chant, sur lequel il repasse encore, quelques tonalités au-dessus.

Après vingt minutes, Bert débarque scène et démarre ses machines. Il commence à insuffler ses basses, les triturant au niveau des aigus et des graves. L’introspection collective parmi le public se transforme petit à petit en transe. De plus en plus de têtes se mettent à bouger, certains corps se laissent transporter par les beats. Pendant que l’hypnose de groupe prend graduellement de l’ampleur, Colin bat le rythme avec sa tête tout en continuant à faire jouer sa vielle, quand il ne revient pas à son chant haut perché, le regard toujours perdu vers l’horizon. La tension ne cesse de grimper. Le temps n’a plus de frontière, la bulle sonore emporte les âmes une à une. Après dix minutes, Matthieu monte sur scène, s’assied sur une chaise, une partie de ses longs cheveux cachant le visage. Il se penche, agrippe sa guitare et rejoint le bouillon musical avec ses riffs. Les lumières cylindriques placées de part et d’autre de la salle irradient la pièce de jaune et d’orange. Arrivée à son paroxysme, la tension diminue peu à peu. Le ronronnement de la vielle est de nouveau perceptible et clôt ce premier morceau, Rasa, comme elle l’avait entamé. Le silence redevient maître, les esprits sont encore ailleurs. Il faut quelque seconde pour que les gens commencent à applaudir, d’abord timidement puis de manière plus franche. Le temps de retomber les deux pieds sur terre.

Colin et Bert se retirent, il ne reste plus que Matthieu sur scène. Il frappe le côté de sa guitare, enregistre ce son en tant que percussion et le repasse en boucle. Il prend ensuite son onglet et, délicatement, compose une nouvelle boucle, qu’il repasse également à l’envi. Les lumières ont changé de teinte et se dévoilent dans les cyans, induisant une certaine fraîcheur dans l’espace, en écho à l’aspect mélancolique des notes qui s’extirpent de son instrument. Il sort un Ebow, sorte de petit appareil qu’il pose sur les cordes et qui les fait résonner. Un vrombissement ronronnant s’échappe à présent des baffles, toujours accompagné de ce rif glaçant qui ne cesse de se répéter. Le vrombissement est lui aussi enregistré et passé en boucle. Matthieu reprend son onglet et gratte énergiquement l’une de ses cordes, délivrant un son rapide et énervé. Les couches sonores se superposent et s’amplifient, tel un tourbillon auto-alimenté. Le compositeur se penche et fait varier les flux avec ses pédales d’effet. L’intensité arrive à son point culminant. Et subitement, retour abrupt silence. Plus rien. À nouveau, les applaudissements mettent du temps à se déclarer, mais seront largement nourris.
Après 55 minutes, l’expérience musicale — mais également spirituelle — prend fin. Il est ici parfois difficile de poser des mots sur ce genre de prestation artistique. Ce n’est pas un concert, ni un set et encore moins un show. Mais peut-être davantage un instant de partage sonore, d’âme à âme, qui entre autres démontre que les styles ne sont qu’un véhicule pour pouvoir atteindre un stade qui nous dépasse. Ce ne sont que des outils qui, lorsqu’ils sont parfaitement maîtrisés dans leurs essences et manipulés avec des intentions et des sentiments similaires, parviennent à toucher cette sombre partie de l’esprit qui transcende l’entendement humain.
Merci à Grégory Van Onacker pour les photos.

Amenra
