Bien avant la renommée TikTok de Youngest Daughter, Jar a pavé le chemin de la signature sonore de Superheaven, avec des riffs lourds et cristallins soutenant le duo contrasté au chant de Taylor Madison et Jake Clarke. Une combinaison vocale mêlant nostalgie morose et mélodies entêtantes dans une seule et même pilule. Tantôt abrasif sur Last October, tantôt déchirant sur Hole in the Ground, on ne peut s’empêcher de headbanger et de hurler les paroles avec une colère noire.
Paru quasiment dans la foulée, Ours Is Chrome (Side One Dummy Records) vient cimenter leur style, en livrant toutefois une dizaine de morceaux moins mémorables. Fin 2015, alors qu’on les pensait en pleine ascension, Superheaven se démantèle sans raison apparente, à la suite de la tournée de Ours Is Chrome. Madison et Clarke restent actifs avec leur projet Webbed Wing, qui demeure à ce jour une copie diluée et beaucoup moins inspirée que Superheaven, tandis que Robbins et Kane vaquent à leurs occupations avec, respectivement, DARK MTNS et une activité d’ébéniste.
Après quelques réunions sporadiques entre 2017 et 2023, Superheaven revient une décennie plus tard sur Blue Grape Music avec un troisième album éponyme, marquant pertinemment la résurgence du quatuor, renouant avec ses idéaux grunge-esques et ses riffs dont le poids n’a de rival que celui d’un porte-avions. Dans son enthousiasme, Superheaven annonce même une tournée en Europe — décision peu caractéristique du groupe, qui préfère généralement tourner sur son propre territoire ou, à de rares occasions, en Grande-Bretagne. Et quoi de plus insolite que de repasser par le Kavka Oudaan, qui avait vu se produire Superheaven pour sa seule et unique fois en Belgique en 2014.
Alors que la première partie de la tournée américaine est assurée par Glare, Spy et Prize Horse, ce sont deux groupes du plat pays qui se chargent de l’entrée.

La soirée est inaugurée par les Gantois de Feverchild, l’enfant fiévreux né de différentes formations de hardcore noir-jaune-rouge (Minded Fury, Force, Animal Club). Ils nous proposent un hardcore emo-mélodique bien soutenu par une dualité de guitares clean et plus rugueuses. Instrumentalement, le groupe livre une prestation solide. Du côté vocal, en revanche, le chanteur semble avoir du mal à pleinement libérer sa voix, ce qui peut parfois créer un léger malaise. La diction manque également de clarté, rendant les paroles difficiles à saisir pour le public. L’énergie générale du set reste en deçà de ce qu’on pourrait attendre pour une ouverture de soirée. Cela dit, pour les avoir déjà vus dans de meilleures conditions, on ne doute pas de leur potentiel. Gageons qu’ils sauront rebondir lors d’une prochaine date.

Heureusement, les compatriotes de Wrong Man enchaînent rapidement pour assouplir la rigidité de certaines nuques et réveiller ceux qui somnolent, avec un post-hardcore aux influences multiples, distillé à travers des riffs et une énergie rappelant tant Fiddlehead que Drug Church. Flirtant entre mélodie, groove et rythmes parfois ralentis, Wrong Man fournit une performance nettement plus substantielle, qui souligne sa popularité grandissante depuis sa formation en 2021. Récompensé pour cette progression par un passage au Outbreak Festival en 2024, le groupe flamand continue de gravir doucement les échelons et de se faire un nom sur la scène européenne. En tout cas, c’est tout ce qu’on peut leur souhaiter.

À peine le temps de s’aérer dans le potager du Kavka, qu’il faut déjà se frayer un chemin dans la foule pour espérer une place décente dans la petite salle anversoise, presque sold-out pour la venue de Superheaven. Le ton est immédiatement donné avec Human For Toys et Numb To What Is Real, les deux premiers titres du nouvel album, qui nous entraînent directement dans une spirale sonore dont il sera impossible de s’extirper avant la fin de la soirée. Pour un groupe souvent rangé dans la case 90’s, le hook de Numb To What Is Real nous replonge plutôt dans les hits des années 2000, comme si le fait d’avoir dû attendre onze ans pour ce troisième album avait rajeuni leur musique d’une décennie. La voix de Jake Clarke se détache avec une clarté et une précision remarquables dans le mix, tandis que le quatuor retrouve l’énergie brute de ses débuts, à l’époque de ses premiers EP sortis entre 2009 et 2013, sous son nom d’origine Daylight. Ce qui ne se détache pas, c’est la sangsue Leach, qui enchaîne juste après et vous colle à la peau comme une perfusion de sérotonine en intraveineuse. On aura également droit à notre dose straight-from-the-Jar avec Crawl et Youngest Daughter, qui déclenche le premier push-pit et échauffe le pouce de ceux qui dégainent leurs téléphones.

“We played this venue eleven years ago, in 2014, and this show rocked. This one rocks even harder.” – Jake Clarke
La balançoire Downswing nous fauche l’herbe sous le pied pour maladroitement retomber sur Cruel Times, qui fait partie des titres les plus faibles selon moi, malgré sa sortie en préambule de l’album quelques semaines plus tôt. L’enchaînement Life In A Jar, Knew, Sheltered nous replonge dans un espace liminal, alors que le rythme ralenti sur Stare At The Void nous permet sa contemplation. Long Gone, premier single de l’album dévoilé fin 2024, vient clore un set impeccablement mené par un Superheaven qui, après onze années de relative inactivité, rappelle brillamment pourquoi il reste l’une des pépites brutes du rock alternatif. En l’absence d’arrière-scène et sans chercher à jouer la comédie du faux rappel, Superheaven, après avoir chaleureusement remercié ses fans d’hier et d’aujourd’hui, offre une ultime salve au public avec In On It et Poor Aileen.
Ce concert, tout comme ce troisième album, a ravivé la flamme Superheaven, à l’aube de ce qu’on espère être un nouveau chapitre créatif pour le groupe américain, et peut-être l’entame de tournées plus régulières sur le Vieux Continent. On ne peut en sortir que satisfaits, le sourire aux lèvres, de cette excellente performance, et remercier Flood Floorshows et Mendville Shows pour la programmation.
Merci à Kavka Oudaan, Kristof De Floor, et mon fidèle Nico pour les photos.


Superheaven
Basement





Feverchild

