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Article 06-03-2026 par Isabelle 7 min de lecture

Faire de la musique : acte égoïste ou altruiste ?

Parfois, il m’arrive de me poser des questions (eh oui…). Parfois, j’ai envie d’y répondre et de creuser le sujet (c’est peut-être pire). C’est une vieille rengaine, mais elle résonne toujours, pourquoi les hommes et les femmes font-ils de la musique ? Pour briller ou pour partager ? Pour se sauver ou pour sauver les autres ?
J’ai demandé à Jacques De Pierpont et Étienne Vansevenant d’introduire cet article qui contient également les réactions d’Antoine Roméo, Sophie Chiaramonte, Thibault Jungers, Déhà, Grégoire Fray et Giacomo Panarisi.




Jacques De Pierpont, alias Pompon, précise que dans certaines civilisations moins individualistes que la nôtre, l'expression artistique est d'abord du partage et la musique une forme d'incantation à visée collective sans guère de souci narcissique. Il poursuit : « La compétition peut être féroce en rap et pop (aaah, les petites phrases assassines (rires)), sans doute moins en jazz et musiques undergrounds où le partage est essentiel (cfr. des expériences comme le Water Moulin de Tournai). Mais la notion de groupe en tant qu'entité propre est certainement fragilisée par l'égotisme qu'autorise les technologies numériques ''at home''. »

Étienne Vansevenant, du collectif Massacrés Belges, ajoute que, pour lui, les musiciens jouent essentiellement pour les autres, pour faire partager des sensations, pour communiquer et communier. « Dans les gens que je côtoie, dit-il, il faut certainement parler d'altruisme, de collectivisme de plaisir et de partage. On a la chance, avec les Massacrés Belges, notre petit collectif, d'avoir des artistes altruistes, ils écoutent les autres, viennent les voir en concert et apprennent chacun des autres, c'est vraiment super. »

Un cri individuel qui trouve écho dans le collectif

Pour Antoine Roméo (Beasts), tout commence dans la douleur : « La musique, c’est une façon d’extérioriser ma colère, dit-il. T’as d’abord envie d’hurler ce qui te fait du mal. J'ai l'impression que c'est un truc profondément personnel à la base, donc égoïste. Puis t’as envie de sentir qu’il y a d’autres gens qui partagent les mêmes souffrances que toi. » Antoine avoue avoir envie de plaire, mais pas à n'importe qui et pas à n'importe quel prix. Il a toujours eu l'impression de porter ses projets à bout de bras, que s’il arrêtait tout, personne ne s'en rendrait compte à part lui et que ce ne serait pas grave.

Au départ, pour Sophie Chiaramonte (Soror), faire de la musique était un acte solitaire, intime. Mais tout a changé avec la rencontre d’Alice, son binôme dans Soror. « Alice m’a donné l’envie de rendre cette passion altruiste, en la partageant et en la complétant. Cela m’a permis d’aller plus loin et de rendre publique cette « intimité », jusqu’à lui donner une certaine forme de légitimité. »
Aujourd’hui, pour Sophie, la scène et le partage sont devenus essentiels. Elle a envie de partager ce qu’elle ressent, de comprendre si elle arrive à emporter l’autre dans cette émotion. C’est comme si elle était entendue.

Thibault Jungers (Aucklane, Nouba Nouba, Schiste) souligne que cet élan vers l’autre donne du sens à des heures de travail souvent invisibles : « L’envie de partager est forte et pour y arriver, ça demande bcp de travail, d’investissement, de temps. Partager sa musique au public donne du sens à tout ce travail solitaire, à ces répétitions dans des caves un peu crades où on se demande si ça va plaire ou s’il n’y a que nous qui trouvons ça bien ? »
Il précise que la musique doit plaire aux autres, ok, mais aussi à soi-même. Il ne pourrait pas faire une musique qu’il n’aime pas, juste parce qu’elle plaît. Chez lui, l’équilibre est clair : le plaisir personnel et le partage doivent cohabiter. Sans l’un ou l’autre, la musique perdrait son sens.

Un acte de survie instinctif

Chez Déhà, l’acte de créer relève d’un besoin vital, d’expression, de survie presque indifférent au public. « La musique, dit-il, c'est une constance dans cet amas de merde de vie. C'est la totalité. C'est mon besoin le plus absolu et c'est ce que je fais de mieux dans ma vie. C'est ma thérapie. » Il admet donner « trop » parfois, mais précise : « Je me donne pour moi, pour m’exprimer et survivre. » L’altruisme, dans sa bouche, devient presque une conséquence accidentelle. Déhà conclut : « Que ma musique touche les gens, ou pas, ce n'est pas de mon ressort. La musique, une fois sortie, ne m'appartient plus. J'ai appris à mes dépends que je ne serai jamais compris par les gens. »

Grégoire Fray (Thot), approuve et ajoute que la musique naît d’abord d’une confrontation intime avec ses émotions. Pour certains artistes, les émotions sont tellement vives qu'elles doivent s'exprimer artistiquement. Il partage une anecdote : « J'ai vécu ça pour le dernier EP de mon projet solo (The Hills Mover). Décembre 2024, j'ai littéralement vomi 6 chansons en une semaine (écrites et enregistrées). Je les ai mises en ligne pour la forme mais n'ai pas cherché plus. C'était juste une nécessité de faire ces chansons, afin de faire la paix avec certaines émotions. » Grégoire ajoute qu’à partir du moment où la musique est publiée, c'est pour qu'elle soit partagée et qu'elle puisse apporter quelque chose à d'autres personnes. « Avoir un retour est un beau cadeau, en effet », conclut-il.



« Quand on est musicien, explique Giacomo Panarisi (Romano Nervoso, Giac Taylor), on a tous une mission importante, c'est de donner de l'amour, des sensations et de partager quelque chose avec les gens, en général. Un peu comme un prêcheur. » Giacomo ajoute être un musicien par passion, par survie et précise qu’il y a un paquet de sacrifices à faire. « J’ai raté un grand nombre de mariages, de fêtes de familles, d'anniversaires et venant d'une famille sicilienne, crois-moi c'est quasi un sacrilège », dit-il avant de poursuivre en disant qu’il fait ce métier avant tout pour lui. « C'est ce que j'ai de plus beau dans ma vie et je n'attends rien en retour des autres, car la musique m'amène assez de bonheur pour pouvoir avancer dans ce monde qui part à la dérive. »


Quand la musique devient un espace pour les autres


Certaines expériences dans la scène alternative belge montrent aussi que la musique peut devenir un espace de rencontre, d’inclusion et d’altruisme.

Le trio noise La Jungle a par exemple (quand il était un duo) participé à un projet collaboratif avec des adolescents en situation de handicap mental, qui a débouché sur un concert et l’enregistrement d’un album mêlant rock, hip-hop, punk et metal.



Dans un registre voisin, le collectif bruxellois Choolers Division fonctionne comme un projet inclusif où certains membres vivent avec un handicap mental, mais où l’exigence artistique reste centrale. L’objectif n’est pas de susciter la compassion, mais de produire une musique qui puisse exister pleinement sur scène et transformer le regard du public.

L’expérience du Wild Classical Music Ensemble pousse encore plus loin cette logique. Ce groupe expérimental mêlant punk, noise et improvisation est composé de plusieurs musiciens porteurs de handicap mental et fonctionne comme un véritable laboratoire musical basé sur l’improvisation et l’expérimentation sonore.

Dans ces projets, la musique underground devient un terrain où se redéfinissent les rôles. Le musicien n’est plus seulement celui qui s’exprime tout seul dans son coin ou sur scène, mais celui qui crée les conditions pour que d’autres voix puissent apparaître.

Alors, faire de la musique est-ce un acte égoïste ou altruiste ? Pour certains, la création naît d’abord d’une nécessité intime. Pour d’autres, cette impulsion personnelle ne prend tout son sens que lorsqu’elle rencontre un public ou une communauté.
Au fond, la musique semble toujours commencer par une émotion, une colère, un besoin d’expression personnel et solitaire, avant de devenir un langage partagé. Peut-être que la réponse se situe là : faire de la musique est sans doute un acte profondément égoïste au départ qui ne devient réellement vivant qu’à partir du moment où il est offert aux autres.

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